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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

Les Trublions eux-mêmes m'en ont donné l'assurance.

Et voici ce que conta M. Bergeret:

- J'ai rencontré Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon et Gilles Singe qui, à l'Exposition, épiaient le
craquement des passerelles. Jean Coq s'approcha de moi et m'adressa ces paroles sévères:

» - Monsieur Bergeret, vous avez dit que nous voulions la guerre et que nous la ferions, que je
débarquerais à Douvres, que j'occuperais militairement Londres avec Jean Mouton, et que je prendrais

ensuite Berlin et diverses autres capitales. Vous l'avez dit; je le sais. Vous l'avez dit méchamment, pour

nous nuire, en faisant croire aux Français que nous sommes belliqueux. Or, sachez, monsieur, que cela

est faux. Nous n'avons point de sentiments guerriers; nous avons des sentiments militaires, - ce qui est

tout autre chose. Nous voulons la paix, et, quand nous aurons établi en France la République impériale,

nous ne ferons pas la guerre.

»Je répondis à Jean Coq que j'étais prêt à le croire; qu'au surplus je voyais bien que je m'étais trompé et
que mon erreur était manifeste, que Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon, Gilles Singe et tous les

Trublions avaient suffisamment montré leur amour de la paix en se défendant de partir pour la Chine, où

ils étaient conviés par de belles affiches blanches.

» - J'ai senti dès lors, ajoutai-je, toute la civilité de vos sentiments militaires et la force de votre
attachement à la patrie. Vous n'en sauriez quitter le sol. Je vous prie, monsieur Coq, d'agréer mes

excuses. Je me réjouis de vous voir pacifique comme moi.

»Jean Coq me regarda de cet oeil qui fait trembler le monde:

» - Je suis pacifique, monsieur Bergeret. Mais, Dieu merci! je ne le suis pas comme vous. La paix que je
veux n'est pas la vôtre. Vous vous contentez bassement de la paix qui nous est imposée aujourd'hui. Nous

avons l'âme trop haute pour la supporter sans impatience. Cette paix molle et tranquille, dont vous êtes

satisfait, offense cruellement la fierté de nos coeurs. Quand nous serons les maîtres, nous en ferons une

autre. Nous ferons une paix terrible, éperonnée et sonore, équestre! Nous ferons une paix implacable et

farouche, une paix menaçante, horrible, flamboyante et digne de nous, grondante, tonnante, fulgurante,

qui lancera des éclairs; une paix qui, plus épouvantable que la plus épouvantable guerre, glacera d'effroi

l'univers et fera périr tous les Anglais par inhibition. Voilà, monsieur Bergeret, voilà comment nous

serons pacifiques. Dans deux ou trois mois, vous verrez éclater notre paix: elle embrasera le monde.

»Je fus bien forcé, après ce discours, de reconnaître que les Trublions étaient pacifiques, et ainsi me fut
confirmée la vérité de cet oracle écrit par la sibylle de Panzoust sur une feuille de sycomore antique:

Toi qui de vent te repais,
Trublion, ma petite outre,

Si vraiment tu veux la paix,

Commence par nous la f...

XXV

Le salon de madame de Bonmont était singulièrement animé et brillant depuis la victoire des
nationalistes à Paris et l'élection de Joseph Lacrisse aux Grandes-Écuries. La veuve du grand baron

réunissait chez elle la fleur du parti nouveau. Un vieux rabbin du faubourg Saint-Antoine croyait que la

douce Elisabeth avait attiré à elle les ennemis du peuple saint par un décret spécial du Dieu d'Israël. La

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