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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris
blessés ou contus, dans les deux partis. On portait ceux de Lacrisse chez Delapierre, pharmacien nationaliste, à côté du manège, et ceux de Raimondin chez Job, pharmacien radical, vis-à-vis du marché. Et à minuit, il n'y avait plus personne dans les rues.
Le dimanche, 6 mai, à six heures, Joseph Lacrisse, entouré de ses amis, attendait le résultat du scrutin dans une boutique à louer, décorée d'affiches et de drapeaux. C'était le siège du Comité. M. Bonnaud, charcutier, vint lui annoncer qu'il était élu par deux mille trois cent neuf voix contre mille cinq cent quatorze données à M. Raimondin.
- Citoyen, lui dit Bonnaud, nous sommes bien contents. C'est une victoire pour la République.
- Et pour les honnêtes gens, répondit Lacrisse.
Il ajouta avec une bienveillance pleine de dignité:
- Je vous remercie, monsieur Bonnaud, et je vous prie de remercier en mon nom nos vaillants amis.
Puis, se tournant vers Henri Léon, qui se tenait à son côté:
- Léon, lui dit-il à l'oreille, rendez-moi un service, je vous prie: télégraphiez tout de suite à Monseigneur notre succès.
Cependant des cris partaient de la rue joyeuse:
- Vive Déroulède! vive l'Armée! vive la République! A bas les traîtres! à bas les juifs!
Lacrisse se jeta en voiture au milieu des acclamations. La foule barrait la rue. Le baron israélite Golsberg se tenait à la portière. Il saisit la main du nouveau conseiller municipal.
- J'ai voté pour vous, monsieur Lacrisse.
Vous entendez, j'ai voté pour vous. Parce que, je vais vous dire, l'antisémitisme, c'est une blague - je le sais bien, et vous le savez comme moi - une pure blague, tandis que le socialisme, c'est sérieux.
- Oui, oui. Adieu! monsieur Golsberg.
Mais le baron ne le lâchait point.
- Le socialisme, c'est le danger. M. Raimondin faisait des concessions aux collectivistes. C'est pourquoi j'ai voté pour vous, monsieur Lacrisse.
Cependant la foule criait:
- Vive Déroulède! Vive l'Armée! A bas les dreyfusards! A bas Raimondin! Mort aux juifs!
Le cocher parvint à fendre le flot des électeurs.
Joseph Lacrisse trouva madame de Bonmont chez elle, seule, émue, triomphante.
Elle savait déjà.
- Élu! lui dit-elle, le regard au ciel et les bras ouverts.
Et ce nom d'élu, sur les lèvres d'une dame si pieuse, prenait un sens mystique.
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