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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

beaux yeux affligés; et son regard disait:

- Toi, naguère si riche et si puissant, est-ce que tu serais devenu pauvre? est-ce que tu serais devenu
faible, ô mon maître? Tu laisses des hommes couverts de haillons vils envahir ton salon, ta chambre à

coucher, ta salle à manger, se ruer sur tes meubles et les traîner dehors, traîner dans l'escalier ton fauteuil

profond, ton fauteuil et le mien, le fauteuil où nous reposions tous les soirs, et bien souvent le matin, à

côté l'un de l'autre. Je l'ai entendu gémir dans les bras des hommes mal vêtus, ce fauteuil qui est un grand

fétiche et un esprit bienveillant. Tu ne t'es pas opposé à ces envahisseurs. Si tu n'as plus aucun des génies

qui remplissaient ta demeure, si tu as perdu jusqu'à ces petites divinités que tu chaussais, le matin, au

sortir du lit, ces pantoufles que je mordillais en jouant, si tu es indigent et misérable, ô mon maître, que

deviendrai-je?

- Lucien, nous n'avons pas de temps à perdre, dit Zoé. Le train part à huit heures et nous n'avons pas
encore dîné. Allons dîner à la gare.

- Demain, tu seras à Paris, dit M. Bergeret à Riquet. C'est une ville illustre et généreuse. Cette générosité,
à vrai dire, n'est point répartie entre tous ses habitants. Elle se renferme, au contraire, dans un très petit

nombre de citoyens. Mais toute une ville, toute une nation résident en quelques personnes qui pensent

avec plus de force et de justesse que les autres. Le reste ne compte pas. Ce qu'on appelle le génie d'une

race ne parvient à sa conscience que dans d'imperceptibles minorités. Ils sont rares en tout lieu les esprits

assez libres pour s'affranchir des terreurs vulgaires et découvrir eux-mêmes la vérité voilée.

III

M. Bergeret, lors de sa venue à Paris, s'était logé, avec sa soeur Zoé et sa fille Pauline, dans une maison
qui allait être démolie et où il commençait à se plaire depuis qu'il savait qu'il n'y resterait pas. Ce qu'il

ignorait, c'est que, de toute façon, il en serait sorti au même terme. Mademoiselle Bergeret l'avait résolu

dans son coeur. Elle n'avait pris ce logis que pour se donner le temps d'en trouver un plus commode et

s'était opposée à ce qu'on y fit des frais d'aménagement.

C'était une maison de la rue de Seine, qui avait bien cent ans, qui n'avait jamais été jolie et qui était
devenue laide en vieillissant. La porte cochère s'ouvrait humblement sur une cour humide entre la

boutique d'un cordonnier et celle d'un emballeur. M. Bergeret y logeait au second étage et il avait pour

voisin de palier un réparateur de tableaux, dont la porte laissait voir, en s'entr'ouvrant, de petites toiles

sans cadre autour d'un poêle de faïence, paysages, portraits anciens et une dormeuse à la chair ambrée,

couchée dans un bosquet sombre, sous un ciel vert. L'escalier, assez clair et tendu aux angles de toiles

d'araignées, avait des degrés de bois garnis de carreaux aux tournants. On y trouvait, le matin, des

feuilles de salade tombées du filet des ménagères. Rien de cela n'avait un charme pour M. Bergeret.

Pourtant il s'attristait à la pensée de mourir encore à ces choses, après être mort à tant d'autres, qui

n'étaient point précieuses, mais dont la succession avait formé la trame de sa vie.

Chaque jour, son travail accompli, il s'en allait chercher un logis. Il pensait demeurer de préférence sur
cette rive gauche de la Seine, où son père avait vécu et où il lui semblait qu'on respirât la vie paisible et

les bonnes études. Ce qui rendait ses recherches difficiles, c'était l'état des voies défoncées, creusées de

tranchées profondes et couvertes de monticules, c'était les quais impraticables et à jamais défigurés. On

sait en effet, qu'en cette année 1899 la face de Paris fut toute bouleversée, soit que les conditions

nouvelles de la vie eussent rendu nécessaire l'exécution d'un grand nombre de travaux, soit que

l'approche d'une grande foire universelle eût excité, de toutes parts, des activités démesurées et une

soudaine ardeur d'entreprendre. M. Bergeret s'affligeait de voir que la ville était culbutée, sans qu'il en

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