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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

croyait pas facilement qu'il fût honnête, tandis que Joseph Lacrisse brillait d'innocence.

Lacrisse était jeune, agile, d'aspect militaire. Raimondin était petit, gros, à lunettes. Cela fut remarqué en
un moment où le nationalisme avait soufflé dans les élections municipales le genre d'enthousiasme et

même de poésie qui lui est propre, et un idéal de beauté sensible au petit commerce.

Joseph Lacrisse ignorait absolument toutes les questions d'édilité et jusqu'aux attributions des Conseils
municipaux. Cette ignorance le servait. Son éloquence en était tout affranchie et soulevée. Anselme

Raimondin, au contraire, se perdait dans les détails. Il avait pris le pli des affaires, l'habitude de la

discussion technique, le goût des chiffres, la manie du dossier. Et, bien qu'il connût son public, il se

faisait quelque illusion sur l'intelligence des électeurs qui l'avaient nommé. Il leur gardait un peu de

respect, n'osait risquer des bourdes trop grosses et entrait dans des explications. Aussi semblait-il froid,

obscur, ennui.

Ce n'était pas un innocent. Il avait le sens de ses intérêts et de la petite politique. Voyant depuis deux ans
son quartier submergé par les journaux nationalistes, par les affiches nationalistes, par les brochures

nationalistes, il s'était dit que, le moment venu, il saurait bien, lui aussi, faire le nationaliste, et qu'il

n'était pas bien difficile de flétrir les traîtres et d'acclamer l'armée nationale. Il n'avait pas assez redouté

ses adversaires, estimant qu'il pourrait toujours dire comme eux. En quoi il s'était trompé. Joseph

Lacrisse avait, pour exprimer la pensée nationaliste, un tour inimitable. Il avait trouvé notamment une

phrase dont il faisait un fréquent usage, et qui semblait toujours belle et toujours nouvelle, celle-ci:

«Citoyens, levons-nous tous pour défendre notre admirable armée contre une poignée de sans-patrie qui

ont juré de la détruire.» C'était exactement ce qu'il fallait dire aux électeurs des Grandes-Écuries. Cette

parole, chaque soir répétée, soulevait dans l'assemblée entière un enthousiasme auguste et formidable.

Anselme Raimondin ne trouva rien de si bon, à beaucoup près. Et si les mots patriotiques lui venaient, il

n'avait pas le ton qu'il fallait et ne produisait pas d'effet.

Lacrisse couvrait les murailles d'affiches tricolores. Anselme Raimondin fit faire aussi des affiches aux
trois couleurs. Mais soit que la peinture en fût trop lavée, soit que le soleil la mangeât, elles paraissaient

pâles. Tout le trahissait; tous l'abandonnaient. Il perdait son assurance, il se faisait humble, prudent, petit.

Il se dissimulait. Il devenait imperceptible.

Et lorsque dans une salle de mastroquet, devant un décor de bastringue, il se levait pour parler, ce n'était
plus qu'une ombre blafarde, d'où sortait une voix faible que couvraient la fumée des pipes et les rumeurs

des citoyens. Il rappelait son passé. Il était, disait-il, un vieux lutteur. Il défendait la République. Cela

aussi coulait sans bruit et sans nul écho sonore. Les électeurs des Grandes-Écuries voulaient que la

République fût défendue par Joseph Lacrisse, qui avait conspiré contre elle. C'était leur idée.

Les réunions n'étaient pas contradictoires. Une fois seulement, Raimondin fut invité à se rendre à une
réunion nationaliste. Il y vint; mais il ne put parler et il fut flétri par un ordre du jour voté dans le tumulte

et l'obscurité, le propriétaire ayant coupé le gaz lorsque l'on commençait à briser les banquettes. Les

réunions, aux Grandes-Écuries comme dans tous les quartiers de Paris, furent tumultueuses

médiocrement. On y déploya de part et d'autre la molle violence propre à ce temps, et qui est le caractère

le plus sensible de nos moeurs politiques. Les nationalistes y jetèrent, selon l'usage, ces injures

monotones dans lesquelles les noms de vendu, de traître et d'infâme prennent un air de faiblesse et de

langueur. Les cris qu'on y poussa témoignaient d'un extrême affaiblissement physique et moral, d'un

vague mécontentement uni à une profonde stupeur et d'une inaptitude définitive à penser les choses les

plus simples. Beaucoup d'invectives et peu de rixes. C'est à peine s'il y eut chaque nuit deux ou trois

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