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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

Nous vous recommandons la candidature nettement républicaine, socialiste et nationaliste du citoyen
LACRISSE A bas les traîtres! A bas les dreyfusards! A bas les panamistes! A bas les juifs! Vive la

République sociale nationaliste!

Les Pères, qui possédaient dans le quartier une chapelle et d'immenses immeubles, se gardèrent
d'intervenir dans une affaire électorale. Ils étaient trop soumis au Souverain Pontife pour enfreindre ses

ordres; et le soin des oeuvres pies les tenait éloignés du siècle. Mais des amis laïques, qu'ils avaient,

exprimèrent à propos, dans une circulaire la pensée des bons religieux. Voici le texte de cette circulaire,

qui fut distribuée dans le quartier des Grandes-Écuries:

Oeuvre de Saint-Antoine, pour retrouver les objets perdus, bijoux, valeurs, et généralement tous
objets, meubles et immeubles, sentiments, affections, etc., etc.

Messieurs,

C'est principalement dans les élections que le diable s'efforce de troubler les consciences. Et pour
atteindre ce but, il a recours à d'innombrables artifices. Hélas! n'a-t-il pas à son service toute l'armée des

francs-maçons? Mais vous saurez déjouer les ruses de l'ennemi. Vous repousserez avec horreur et dégoût

le candidat des incendiaires, des brûleurs d'églises et autres dreyfusards.

C'est en portant au pouvoir des honnêtes gens que vous ferez cesser la persécution abominable qui sévit
si cruellement à cette heure, et que vous empêcherez un gouvernement inique de mettre la main sur

l'argent des pauvres. Votez tous pour

M. Joseph LACRISSE

AVOCAT A LA COUR D'APPEL

Candidat de Saint-Antoine

N'infligez point, messieurs, au bon saint Antoine cette douleur imméritée de voir échouer son candidat.

Signé: RIBAGOU, avocat; WERTHEIMER, publiciste; FLORIMOND, architecte; BÈCHE,
capitaine en retraite; MOLON, ouvrier.

On voit par ces documents à quelle hauteur intellectuelle et morale le nationalisme a porté la discussion
des candidatures municipales à Paris.

XXIII

Joseph Lacrisse, candidat nationaliste, mena très activement la campagne, dans le quartier des
Grandes-Écuries, contre Anselme Raimondin, conseiller sortant, radical. Tout de suite il se sentit à l'aise

dans les réunions publiques. Étant avocat et très ignorant, il parlait abondamment, sans que rien l'arrêtât

jamais. Il étonnait, par la rapidité de son débit, les électeurs avec lesquels il demeurait en sympathie par

le petit nombre et la simplicité de ses idées, et ce qu'il disait était toujours ce qu'ils auraient dit ou du

moins voulu dire. Il prenait de grands avantages sur Anselme Raimondin. Il parlait sans cesse de son

honnêteté et de l'honnêteté de ses amis politiques, répétait qu'il fallait nommer des honnêtes gens, et que

son parti était le parti des honnêtes gens. Et comme c'était un parti nouveau, on le croyait.

Anselme Raimondin, dans ses réunions, répliqua qu'il était honnête et très honnête; mais ses déclarations,
venant après les autres, semblaient fastidieuses. Et, puisqu'il avait été en place et mêlé aux affaires, on ne

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