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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

La clameur fut auguste et formidable. Elle grandissait encore, quand, sur un ordre de la Préfecture, une
escouade de gardiens de la paix marcha contre les manifestants. Lacrisse la vit venir sans s'étonner, et dès

que les agents furent à portée de la voix, il cria: «Vive la police!»

Cet enthousiasme ne manquait point de prudence, et il était sincère. Des liens d'amitié avaient été noués
entre les brigades de la Préfecture et les manifestants nationalistes aux temps à jamais regrettables, si l'on

ose dire, du ministre laboureur, qui laissait les porteurs de matraque assommer sur le pavé des rues les

républicains silencieux. C'est ce qu'il appelait agir avec modération! O douces moeurs agricoles! O

simplicité première! O jours heureux! qui ne vous a pas connus n'a pas vécu! O candeur de l'homme des

champs, qui disait: «La République n'a point d'ennemis. Où voyez-vous des conspirateurs royalistes et

des moines séditieux? Il n'y en a point.» Il les avait tous cachés sous sa longue redingote des dimanches.

Joseph Lacrisse n'avait pas oublié ces heures fortunées. Et sur la foi de cette antique alliance des

émeutiers avec les agents, il acclamait les brigades noires. Au premier rang des ligueurs, agitant son

chapeau au bout de sa canne, en signe de paix, il cria vingt fois: «Vive la police!» Mais les temps étaient

changés. Indifférents à cet accueil amical, sourds à ces cris flatteurs, les agents chargèrent. Le choc fut

rude. La troupe nationaliste oscilla et plia. Juste retour des choses humaines, Lacrisse, qui avait cessé de

saluer et s'était couvert devant les assaillants, eut son chapeau défoncé d'un coup de poing. Indigné de

l'offense, il cassa sa canne sur la tête d'un sergot. Et, sans l'effort de ses amis qui le dégagèrent, il aurait

été mené au poste et passé à tabac, comme un socialiste.

L'agent, qui avait la tête fendue, fut porté à l'hôpital où il reçut de M. le préfet de police une médaille
d'argent. Joseph Lacrisse fut désigné par le Comité nationaliste du quartier des Grandes-Écuries comme

candidat aux élections municipales du 6 mai.

C'était l'ancien Comité de M. Collinard, conservateur blackboulé aux précédentes élections, et qui, cette
fois, ne se présentait pas. Le président du Comité, M. Bonnaud, charcutier, s'engagea à faire triompher la

candidature de Joseph Lacrisse. Le conseiller sortant, Raimondin, républicain radical, demandait le

renouvellement de son mandat. Mais il avait perdu la confiance des électeurs. Il avait mécontenté tout le

monde et négligé les intérêts du quartier. Il n'avait pas même obtenu un tramway, réclamé depuis douze

ans, et on l'accusait d'avoir eu quelques complaisances pour les dreyfusards. Le quartier était excellent.

Les gens de maison étaient tous nationalistes et les commerçants jugeaient sévèrement le ministère

Waldeck-Millerand. Il y avait des juifs; mais ils étaient antisémites. Les congrégations, nombreuses et

riches, marcheraient. On pouvait compter notamment sur les Pères qui avaient ouvert la chapelle de

Saint-Antoine. Le succès était certain. Il fallait seulement que M. Lacrisse ne se déclarât pas

expressément et en propres termes royaliste, par ménagement pour le petit commerce qui avait peur d'un

changement de régime, surtout pendant l'Exposition.

Lacrisse résista. Il était royaliste et n'entendait pas mettre son drapeau dans sa poche. M. Bonnaud insista.
Il connaissait l'électeur. Il savait quelle bête c'était et comment il fallait la prendre. Que M. Lacrisse se

présentât comme nationaliste et Bonnaud enlevait l'élection. Sinon, il n'y avait rien à faire.

Joseph Lacrisse était perplexe. Il pensa en écrire au Roi. Mais le temps pressait. D'ailleurs le Prince
pouvait-il, à distance, être bon juge de ses propres intérêts? Lacrisse consulta ses amis.

- Notre force est dans notre principe, lui répondit Henri Léon. Un monarchiste ne peut pas se dire
républicain, même pendant l'Exposition. Mais on ne vous demande pas de vous déclarer républicain, mon

cher Lacrisse. On ne vous demande pas même de vous déclarer républicain progressiste ou républicain

libéral, ce qui est tout autre chose que républicain. On vous demande de vous proclamer nationaliste.

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