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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

hirondelles.

Madame de Bonmont vendit les six chevaux blancs qu'elle avait achetés dans le dessein de les offrir au
Prince pour rentrée à Paris, par l'avenue des Champs-Elysées. Elle les céda, sur l'avis de son frère

Wallstein, à M. Gilbert, directeur du Cirque national du Trocadéro. Elle n'eut point la douleur de les

vendre à perte. Elle fit même un petit bénéfice dessus. Cependant ses beaux yeux pleurèrent quand ces

six chevaux blancs comme des lis quittèrent son écurie pour n'y plus revenir. Il lui semblait qu'ils

prenaient les funérailles de cette royauté dont ils devaient conduire le triomphe.

Cependant la Haute Cour, qui avait instruit l'affaire avec une curiosité limitée, siégeait longuement.

Un jour, chez madame de Bonmont, le jeune Lacrisse se donna la naturelle satisfaction de maudire les
juges qui l'avaient acquitté, mais qui retenaient quelques accusés.

- Quels bandits! s'écria-t-il.

- Ah! soupira madame de Bonmont, le Sénat est aux gages du ministère. Nous avons un gouvernement
affreux. Ce n'est pas M. Méline qui aurait fait cet abominable procès. C'était un républicain, M. Méline,

mais c'était un honnête homme. S'il était resté ministre, le Roi serait aujourd'hui en France.

- Hélas! le Roi en est loin, aujourd'hui, dit Henri Léon, qui n'avait jamais eu beaucoup d'illusions.

Joseph Lacrisse secoua la tête. Et il y eut un grand silence.

- C'est peut-être un bien pour vous, reprit Henri Léon.

- Comment?

- Je dis que, d'une manière, c'est plutôt un avantage pour vous, Lacrisse, que le Roi reste en exil. Et
même vous devriez en être enchanté, abstraction faite de vos sentiments patriotiques, naturellement.

- Je ne comprends pas.

- C'est pourtant bien simple. Si vous étiez financier, comme moi, la monarchie pourrait vous être
profitable. Ne serait-ce que l'emprunt du sacre... Le Roi aurait fait un emprunt peu après son avènement,

car il aurait eu besoin d'argent pour régner, ce cher prince. Il y avait gros à gagner pour moi, dans cette

affaire-là. Mais vous, un avocat, qu'est-ce que vous auriez gagné à la restauration? Une préfecture? La

belle affaire! Vous pouvez avoir beaucoup mieux comme royaliste dans la République. Vous parlez très

bien... Ne vous en défendez pas. Vous parlez avec facilité, avec élégance. Vous êtes un des vingt-cinq ou

trente membres du jeune barreau que le nationalisme a mis en vue. Vous pouvez m'en croire, je ne vous

flatte pas. Un homme qui parle a tout à gagner à ce que le Roi ne revienne pas. Philippe à l'Elysée, vous

êtes mis en devoir d'administrer, de gouverner. On s'use vite à ce métier. Vous prenez les intérêts du

peuple, vous mécontentez le Roi, il vous chasse. Vous êtes dévoué au Roi, le public murmure, et le Roi

vous congédie. Il fait des fautes, vous en faites, et vous êtes puni des vôtres et des siennes. Populaire ou

impopulaire, vous vous coulez fatalement. Mais tant que le Prince est en exil, vous ne pouvez commettre

de fautes. Vous ne pouvez rien: vous n'avez pas de responsabilité. C'est une situation excellente. Vous

n'avez à craindre ni la popularité ni l'impopularité: vous êtes au-dessus de l'une et de l'autre. Vous ne

pouvez être maladroit: aucune maladresse n'est possible au défenseur d'une cause perdue. L'avocat du

malheur est toujours éloquent. Dans une république on est royaliste sans danger quand on l'est sans

espoir. On fait au pouvoir une opposition sereine; on est libéral; on a la sympathie de tous les ennemis du

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