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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris
voyageurs qui, revenant de loin, eûtes toutes facilités de mentir et en usâtes pleinement, vous qui nous dites avoir vu les Cyclopes et les Lestrygons, la montagne d'aimant, l'oiseau Rok et le poisson-évêque; et vous Jean de Mandeville, qui rencontrâtes en Asie des diables crachant du feu; et vous beaux faiseurs de contes, de fables et de gabs, ô ma Mère l'Oie, ô Till l'Espiègle, ô baron de Münchhausen! et vous Espagnols chevaleresques et picaresques, grands hâbleurs, je vous atteste; soyez témoins qu'à vous tous, vous n'avez pas accumulé autant de mensonges, en une longue suite de siècles, que n'en assemble en un jour un seul des journaux que lisent Jean Coq et Jean Mouton. Après cela comment s'étonner qu'ils aient tant de fantômes dans la tête!
XXI
Impliqué dans les poursuites intentées aux auteurs du complot contre la République, Joseph Lacrisse mit en sûreté sa personne et ses papiers. Le commissaire de police chargé de saisir la correspondance du Comité royaliste était trop homme du monde pour ne pas avertir préalablement de sa visite MM. les membres du Comité. Il les en avisa vingt-quatre heures à l'avance, mettant ainsi sa courtoisie d'accord avec le légitime souci de bien conduire ses affaires, car il croyait, conformément à l'opinion commune, que le ministère républicain serait bientôt renversé et remplacé par un ministère Méline ou Ribot. Quand il se présenta au siège du Comité, tous les cartons et tous les tiroirs étaient vides. Le magistrat y apposa les scellés. Il mit pareillement sous scellés un Bottin de 1897, le catalogue d'un constructeur d'automobiles, un gant d'escrime et un paquet de cigarettes, qui se trouvaient sur le marbre de la cheminée. De cette manière, il observa les formes de la loi, ce dont il convient de le féliciter; on doit toujours observer les formes de la loi. Il se nommait Jonquille. C'était un magistrat distingué et un homme d'esprit. Il avait composé, dans sa jeunesse, des chansons pour les cafés-concerts. Une de ses oeuvres, les Cancrelats dans le pain, obtint un grand succès aux Champs-Elysées, en 1885.
Après l'étonnement causé par une poursuite inattendue, Joseph Lacrisse se rassura. Il s'aperçut vite que, sous le présent régime, on risque moins à conspirer qu'on ne risquait sous le premier Empire et sous la royauté légitime, et que la troisième République n'est pas sanguinaire. Il l'en estima moins, mais il en éprouva un grand soulagement. Madame de Bonmont seule le considérait comme une victime. Elle l'en aima davantage, car elle était généreuse, et elle lui témoignait son amour dans les larmes, les sanglots et les spasmes, en sorte qu'il passa avec elle, à Bruxelles, quinze jours inoubliables. Ce fut tout son exil. Il bénéficia d'une des premières ordonnances de non-lieu rendues par la Haute Cour. Je ne m'en plains pas, et si l'on m'en avait cru, la Haute Cour n'aurait condamné personne. Puisqu'on n'osait pas poursuivre tous les coupables, il n'était pas très élégant de condamner seulement ceux dont on avait le moins de peur, et de les condamner pour des faits qui n'étaient pas, ou du moins ne semblaient pas suffisamment distincts des faits pour lesquels ils avaient été déjà poursuivis. Enfin que, dans un complot militaire, seuls des civils fussent impliqués, cela pouvait paraître étrange.
A quoi d'excellentes gens m'ont répondu:
- On se défend comme on peut.
Joseph Lacrisse n'avait rien perdu de son énergie. Il était prêt à renouer les fils rompus du complot, mais on reconnut vite que c'était impossible. Bien que, pour la plupart, les commissaires de police qui avaient reçu un mandat de perquisition eussent agi à l'égard des prévenus royalistes avec la même délicatesse que M. Jonquille, la malice du hasard ou l'imprudence des conspirateurs mit malgré eux, entre leurs mains, assez de papiers pour révéler au procureur de la République l'organisation intime des Comités. On ne pouvait plus conspirer en sûreté, et toute espérance était perdue de voir le Roi revenir avec les
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