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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

»Jean Coq et Jean Mouton sont républicains. Jean Coq vote, à chaque élection, pour le candidat
impérialiste, et Jean Mouton pour le candidat royaliste; mais ils sont tous deux républicains

plébiscitaires, n'imaginant rien de mieux, pour affermir le gouvernement de leur choix, que de le livrer

aux hasards d'un suffrage obscur et tumultueux. En quoi ils se montrent habiles gens. En effet, il vous est

profitable, si vous possédez une maison, de la jouer aux dés contre une botte de foin, car, par ce moyen,

vous risquez de gagner votre maison, ce dont vous serez bien avancé.

»Jean Coq n'est pas pieux, et Jean Mouton n'est pas clérical bien qu'il ne soit pas libre penseur, mais ils
vénèrent et chérissent la moinerie qui s'enrichit à vendre des miracles et qui rédige des papiers séditieux,

injurieux et calomniateurs. Et vous savez si une telle moinerie pullule en ce pays et le dévore!

»Jean Coq et Jean Mouton sont patriotes. Vous pensez l'être aussi et vous vous sentez attaché à votre
pays par les forces invincibles et douces du sentiment et de la raison. Mais c'est une erreur, et si vous

souhaitez de vivre en paix avec l'univers, vous êtes un complice de l'étranger. Jean Coq et Jean Mouton

vous le prouveront bien en vous assommant à coups de matraque, au cri de guerre: «La France aux

Français!» Et ce sera bien fait pour vous. «La France aux Français», c'est la devise de Jean Coq et de

Jean Mouton; et comme évidemment ces trois mots rendent un compte exact de la situation d'un grand

peuple au milieu des autres peuples, expriment les conditions nécessaires de sa vie, la loi universelle de

l'échange, le commerce des idées et des produits, comme enfin ils renferment une philosophie profonde

et une large doctrine économique, Jean Coq et Jean Mouton, pour assurer la France aux Français, avaient

résolu de la fermer aux étrangers, étendant ainsi, par un coup de génie, aux personnes humaines le

système que M. Méline n'avait appliqué qu'aux produits que l'agriculture et de l'industrie, pour le plus

grand profit d'un petit nombre de propriétaires fonciers. Et cette pensée, que conçut Jean Coq, d'interdire

le sol national aux hommes des nations étrangères s'imposa par sa beauté farouche à l'admiration d'une

assez grande foule de menus bourgeois et de limonadiers.

»Jean, Coq et Jean Mouton n'ont point de méchanceté. C'est avec innocence qu'ils sont les ennemis du
genre humain. Jean Coq a plus d'ardeur, Jean Mouton plus de mélancolie; mais ils sont simples tous

deux, et ils croient ce que dit leur journal. C'est là qu'éclate leur candeur. Car ce que dit leur journal n'est

pas aisément croyable. Je vous atteste, imposteurs célèbres, faussaires de tous les temps, menteurs

insignes, trompeurs illustres, artisans fameux de fictions, d'erreurs et d'illusions, vous dont les fraudes

vénérables ont enrichi la littérature profane et la littérature sacrée de tant de livres supposés, auteurs des

ouvrages apocryphes grecs, latins, hébraïques, syriaques et chaldaïques, qui ont abusé si longtemps les

ignorants et les doctes, faux Pythagore, faux Hermès-Trismégiste, faux Sanchoniathon, rédacteurs

fallacieux des poésies orphiques et des Livres sibyllins, faux Enoch, faux Esdras, pseudo-Clément et

pseudo-Timothée; et vous seigneurs abbés qui, pour vous assurer la possession de vos terres et de vos

privilèges, forgeâtes sous le règne de Louis IX, des chartes de Clotaire et de Dagobert; et vous, docteurs

en droit canon, qui appuyâtes les prétentions du saint siège sur un tas de sacrées décrétales que vous

aviez vous-mêmes composées; et vous, fabricants à la grosse de mémoires historiques, Soulavie,

Courchamps, Touchard-Lafosse, faux Weber, Bourrienne faux; vous, feints bourreaux et policiers feints,

qui écrivîtes sordidement les Mémoires de Samson et les Mémoires de M. Claude; et toi Vrain-Lucas qui

de ta main sus tracer une lettre de Marie-Madeleine et un billet de Vercingétorix, je vous atteste; je vous

atteste, vous dont la vie entière fut une oeuvre de simulation, faux Smerdis, faux Nérons, fausses Pucelles

d'Orléans qui trompâtes les frères même de Jeanne d'Arc, faux Démétrius, faux Martin Guerre et faux

ducs de Normandie; je vous atteste, ouvriers en prestiges, faiseurs de miracles par qui les foules furent

séduites, Simon le Magicien, Apollonius de Tyane, Cagliostro, comte de Saint-Germain; je vous atteste,

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