bibliotheq.net - littérature française
 

Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

puis une duchesse en trois parties, garnie de soie; puis un petit sofa de bois, à la capucine, couvert de
tapisserie de point à la turque; puis un grand sofa de bois doré, couvert de velours cramoisi ciselé, avec

son matelas pareil, provenant de mademoiselle Damours; puis un vaste divan bas, mollement rembourré,

en satin ponceau. Au delà il n'y avait plus qu'un amas chancelant de coussins moelleux, sur un divan

oriental, très bas, qui, tout baigné d'une ombre rose, touchait à la chambre des Baudouin, à gauche.

Comme de la porte on embrassait d'un coup d'oeil tous ces sièges, chaque visiteuse pouvait choisir celui
qui convenait le mieux à son caractère moral et à l'état présent de son âme. Panneton, dès l'abord,

observait les amies nouvelles, épiait leurs regards, s'étudiait à deviner leurs préférences et prenait soin de

ne les faire asseoir que là où elles voulaient être assises. Les plus pudiques allaient droit au petit canapé

bleu et posaient leur main gantée sur le col de cygne. Il y avait même un haut fauteuil de velours de

Gênes et de bois doré, trône autrefois d'une duchesse de Modène et de Parme, qui était pour les

orgueilleuses. Les Parisiennes s'asseyaient tranquillement dans le canapé de beauvais. Les princesses

étrangères marchaient d'ordinaire vers l'un ou l'autre sofa. Grâce à cette disposition judicieuse des

meubles de conversation, Panneton savait tout de suite ce qui lui restait à faire. Il était en état de garder

toutes les convenances, averti de ne point tenter des passages trop brusques dans la succession nécessaire

de ses attitudes, et aussi d'éviter à la visiteuse comme à lui-même des stations longues et inutiles entre les

politesses de la porte et la vue des Baudouin. Ses démarches en prenaient une sûreté et une maîtrise qui

lui faisaient honneur.

Madame de Gromance montra tout de suite un tact dont Panneton lui sut gré. Sans regarder seulement le
trône de Parme et de Modène, et laissant à sa droite le col de cygne consulaire, elle s'assit dans le

beauvais fleuri, comme une Parisienne. Clotilde avait langui dans la petite noblesse agricole du

département, un peu traîné avec de petits jeunes gens mal élevés. Mais le sens de la vie lui venait. Les

embarras d'argent avaient beaucoup exercé son intelligence et elle commençait à comprendre le devoir

social. Panneton ne lui déplaisait pas excessivement. Cet homme chauve, avec des cheveux très noirs

collés aux tempes, de gros yeux hors de la tête, un air d'amoureux apoplectique, lui donnait un peu envie

de rire et contentait ce besoin de comique qu'elle avait dans l'amour. Sans doute elle eût préféré un

superbe garçon, mais elle était encline à la gaieté facile, disposée à l'amusement qu'un homme procure

par des plaisanteries un peu grasses et par une certaine laideur. Après un moment de gêne bien naturelle,

elle sentit que ce ne serait pas horrible, ni même très ennuyeux.

Ce fut très bien. Le passage du beauvais à la duchesse et de la duchesse au grand sofa se fit
convenablement. On jugea inutile de s'arrêter aux coussins orientaux et l'on passa dans la chambre des

Baudouin.

Quand Clotilde songea à les regarder, la chambre était, comme ces tableaux du peintre érotique, toute
jonchée de vêtements de femme et de linge fin.

- Ah! les voilà, vos Baudouin. Vous en avez deux...

- Parfaitement.

Il possédait le Jardinier galant et le Carquois épuisé, deux petites gouaches qu'il avait
payées soixante mille francs pièce à la vente Godard, et qui lui revenaient beaucoup plus cher que cela

par l'usage qu'il en faisait.

Il examinait en connaisseur, très calme maintenant et même un peu mélancolique, cette fine, élégante,
coulante figure de femme, et il goûtait à la trouver jolie une petite satisfaction d'amour-propre qui

< page précédente | 69 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.