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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

oubliait ses cigares, mâchés et fumants, sur les bras des fauteuils.

C'est alors que M. Félix Panneton alla le trouver. M. Félix Panneton, frère cadet de Panneton de La
Barge, était dans les fournitures militaires. On ne pouvait le soupçonner de ne point aimer assez cette

armée qu'il chaussait et coiffait. Il était nationaliste. Mais il était nationaliste gouvernemental. Il était

nationaliste avec M. Loubet et avec M. Waldeck-Rousseau. Il ne s'en cachait pas, et quand on lui disait

que c'était impossible, il répondait:

- Ce n'est pas impossible; ce n'est pas difficile. Il fallait seulement en avoir l'idée.

Panneton nationaliste restait gouvernemental. «Il est toujours temps de ne plus l'être, pensait-il; et tous
ceux qui se sont brouillés trop tôt avec le gouvernement ont eu à le regretter. On ne songe pas assez qu'un

gouvernement déjà par terre a encore le temps de vous lâcher un coup de pied et de vous casser les

mandibules.» Cette sagesse lui venait de son bon esprit et de ce qu'il était fournisseur, aux ordres du

ministère. Il était ambitieux, mais il s'efforçait de satisfaire son ambition sans qu'il en coûtât rien à ses

affaires ni à ses plaisirs, qui étaient les tableaux et les femmes. Au reste très actif, toujours entre son

usine et Paris, où il avait trois ou quatre domiciles.

La pensée de couler sa candidature entre les radicaux et les nationalistes purs luiétant venue un jour, il
alla trouver M. le préfet Worms-Clavelin et lui dit:

- Ce que j'ai à vous proposer, monsieur le préfet, ne peut que vous être agréable. Je suis donc certain à
l'avance de votre assentiment. Vous souhaitez le succès de la liste Laprat-Teulet. C'est votre devoir. A cet

égard, je respecte vos sentiments, mais je ne puis les seconder. Vous redoutez le succès de la liste Brécé.

Rien de plus légitime. De ce côté, je puis vous être utile. Je forme avec trois de mes amis une liste de

candidats nationalistes. Le département est nationaliste, mais il est modéré. Mon programme sera

nationaliste et républicain. J'aurai contre moi les congrégations. J'aurai pour moi l'évêché. Ne me

combattez pas. Observez à mon égard une neutralité bienveillante. Je n'ôterai pas beaucoup de voix à la

liste Laprat; j'en prendrai au contraire un grand nombre à la liste Brécé. Je ne vous cache pas que j'espère

passer au troisième tour. Mais ce sera encore un succès pour vous, puisque les violents resteront sur le

carreau.

M. Worms-Clavelin répondit:

- Monsieur Panneton, vous êtes assuré depuis longtemps de mes sympathies personnelles. Je vous
remercie de l'intéressante communication que vous avez eu l'amabilité de me faire. J'y réfléchirai et

j'agirai conformément aux intérêts du parti républicain, en m'efforçant de me pénétrer des intentions du

gouvernement.

Il offrit un cigare à M. Panneton, puis il lui demanda amicalement s'il ne venait pas de Paris et s'il n'avait
pas vu la nouvelle pièce des Variétés. Il faisait cette question parce qu'il savait que Panneton entretenait

une actrice de ce théâtre. Félix Panneton passait pour aimer beaucoup les femmes. C'était un gros homme

de cinquante ans, noir, chauve, la tête dans les épaules, laid et qu'on disait spirituel.

Quelques jours après son entrevue avec le préfet Worms-Clavelin, il remontait les Champs-Elysées,
songeant à sa candidature, qui s'annonçait assez bien et qu'il importait de lancer le plus tôt possible. Mais

au moment de publier la liste dont il tenait la tête, un des candidats, M. de Terremondre, s'était dérobé.

M. de Terremondre était trop modéré pour se séparer des violents. Il était revenu à eux en entendant

redoubler leurs cris. «Je m'y attendais! songeait Panneton. Le mal n'est pas grand. Je prendrai Gromance

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