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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris
fermeté qui embellissait les sacrifices qu'ils faisaient aux exigences de l'opinion, sous l'empire des circonstances. Antiques opportunistes, ils se nommaient radicaux. Lors de l'Affaire, ils avaient tous quatre témoigné de leur profond respect pour les Conseils de guerre, et chez l'un d'eux ce respect était mêlé d'attendrissement. L'ancien avoué Goby ne parlait qu'avec des larmes de la justice militaire. L'ancêtre, le républicain des âges héroïques, l'homme des grandes luttes, Laprat-Teulet, s'exprimait sur l'armée nationale en termes si tendres et si émus qu'on eût estimé, dans d'autres temps, qu'un tel langage s'appliquait mieux à une pauvre orpheline qu'à une institution forte de tant d'hommes et de tant de milliards. Ces quatre sénateurs avaient voté la loi de dessaisissement et exprimé, au Conseil général, le voeu que le gouvernement prît des mesures rigoureuses pour arrêter l'agitation révisionniste. C'étaient les dreyfusards du département. Et, comme il n'y en avait pas d'autres, ils étaient furieusement combattus par les nationalistes. On faisait un grief à Mannequin d'être le beau-frère d'un conseiller à la Cour de cassation. Quant à Laprat-Teulet, tête de liste il recevait des injures et des crachats dont la liste entière était éclaboussée. C'était un non-lieu, et il est vrai qu'il avait fait des affaires. On rappelait le temps où, compromis dans le Panama, sous la menace d'un mandat d'arrêt, il laissait croître une barbe blanche qui le rendait vénérable et se faisait rouler dans une petite voiture par sa pieuse femme et par sa fille, habillée comme une béguine. Il passait chaque jour, dans ce cortège d'humilité et de sainteté, sous les ormes du mail, et se faisait mettre au soleil, pauvre paralytique qui du bout de sa canne traçait des raies dans la poussière, tandis que d'un esprit retors il préparait sa défense. Un non-lieu la rendit inutile. Il s'était redressé depuis. Mais la fureur nationaliste s'acharna contre lui! Il était panamiste, on le fit dreyfusard. «Cet homme, se disait Ledru, va couler la liste.» Il fit part de ses inquiétudes à Worms-Clavelin:
- Ne pourrait-on, monsieur le préfet, faire comprendre à Laprat-Teulet, qui a rendu de signalés services à la République et au pays, que l'heure a sonné pour lui de rentrer dans la vie privée?
Le préfet répondit qu'il fallait y regarder à deux fois avant de décapiter la liste républicaine.
Cependant le journal la Croix, introduit dans le département par madame Worms-Clavelin, faisait une campagne atroce contre les sénateurs sortants. Il soutenait la liste nationaliste qui était habilement formée. M. de Brécé ralliait les royalistes assez nombreux dans le département. M. Lerond, ancien magistrat, avocat des congrégations, était agréable au clergé; le colonel Despautères, obscur vieillard en soi, représentait l'honneur de l'armée: il avait donné des louanges aux faussaires et souscrit pour la veuve du colonel Henry. Le boucher Lafolie plaisait aux ouvriers à demi paysans des faubourgs. On commençait à croire que la liste Brécé obtiendrait plus de deux cents voix et qu'elle pourrait passer. M. Worms-Clavelin n'était pas tranquille. Il fut tout à fait inquiet quand la Croix publia le manifeste des candidats nationalistes. Le Président de la République y était outragé, le Sénat traité de basse-cour et de porcherie, le cabinet qualifié de ministère de trahison. Si ces gens-là passent, je saute, pensa le préfet. Et il dit doucement à sa femme:
- Tu as eu tort, ma chère amie, de favoriser la diffusion de la Croix dans le département.
A quoi madame Worms-Clavélin répondit:
- Qu'est-ce que tu veux? Comme juive, j'étais obligée d'exagérer les sentiments catholiques. Cela nous a beaucoup servi jusqu'ici.
- Sans doute, répliqua le préfet. Mais nous sommes peut-être allés un peu loin. Le secrétaire de préfecture, M. Lacarelle, que sa ressemblance notoire avec Vercingétorix disposait au nationalisme, faisait des pointages favorables à la liste Brécé. M. Worms-Clavelin, plongé dans de sombres rêveries,
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