bibliotheq.net - littérature française
 

Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

»Les rêves des philosophes ont de tout temps suscité des hommes d'action qui se sont mis à l'oeuvre pour
les réaliser. Notre pensée crée l'avenir. Les hommes d'État travaillent sur les plans que nous laissons

après notre mort. Ce sont nos maçons et nos goujats. Non, ma fille, je ne bâtis pas en Utopie. Mon songe,

qui ne m'appartient nullement et qui est, en ce moment même, le songe de mille et mille âmes, est

véritable et prophétique. Toute société dont les organes ne correspondent plus aux fonctions pour

lesquelles ils ont été créés, et dont les membres ne sont point nourris en raison du travail utile qu'ils

produisent, meurt. Des troubles profonds, des désordres intimes précèdent sa fin et l'annoncent.

»La société féodale était fortement constituée. Quand le clergé cessa d'y représenter le savoir et la
noblesse, d'y défendre par l'épée le laboureur et l'artisan, quand ces deux ordres ne furent plus que des

membres gonflés et nuisibles, tout le corps périt; une révolution imprévue et nécessaire emporta le

malade. Qui soutiendrait que, dans la société actuelle, les organes correspondent aux fonctions et que

tous les membres sont nourris en raison du travail utile qu'ils produisent? Qui soutiendrait que la richesse

est justement répartie? Qui peut croire enfin à la durée de l'iniquité?

- Et comment la faire cesser, mon père? Comment changer le monde?

- Par la parole, mon enfant. Rien n'est plus puissant que la parole. L'enchaînement des fortes raisons et
des hautes pensées est un lien qu'on ne peut rompre. La parole, comme la fronde de David, abat les

violents et fait tomber les forts. C'est l'arme invincible. Sans cela le monde appartiendrait aux brutes

armées. Qui donc les tient en respect? Seule, sans armes et nue, la pensée.

Je ne verrai pas la cité nouvelle. Tous les changements dans l'ordre social comme dans l'ordre naturel
sont lents et presque insensibles. Un géologue d'un esprit profond, Charles Lyell, a démontré que ces

traces effrayantes de la période glaciaire, ces rochers énormes traînés dans les vallées, cette flore des

froides contrées et ces animaux velus succédant à la faune et à la flore des pays chauds, ces apparences

de cataclysmes sont, en réalité, l'effet d'actions multiples et prolongées, et que ces grands changements,

produits avec la lenteur clémente des forces naturelles, ne furent pas même soupçonnés par les

innombrables générations des êtres animés qui y assistèrent. Les transformations sociales s'opèrent, de

même, insensiblement et sans cesse. L'homme timide redoute, comme un cataclysme futur, un

changement commencé avant sa naissance, qui s'opère sous ses yeux, sans qu'il le voie, et qui ne

deviendra sensible que dans un siècle.

XVIII

M. Félix Panneton montait à pied lentement l'avenue des Champs-Elysées. En s'acheminant vers l'Arc de
Triomphe, il calculait les chances de sa candidature au Sénat. Elle n'était point encore posée. Et M.

Panneton songeait comme Bonaparte: "Agir, calculer, agir..." Deux listes étaient déjà offertes aux

électeurs dans le département. Les quatre sénateurs sortants: Laprat-Teulet, Goby, Mannequin et Ledru,

se représentaient. Les nationalistes portaient le comte de Brécé, le colonel Despautères, M. Lerond,

ancien magistrat et le boucher Lafolie.

Il était difficile de savoir laquelle des deux listes l'emporterait. Les sénateurs sortants se recommandaient
aux paisibles populations du département par un long usage du pouvoir législatif, et comme gardiens de

ces traditions tout ensemble libérales et autoritaires qui remontaient à la fondation de la République et se

rattachaient au nom légendaire de Gambetta. Ils se recommandaient par les services rendus avec

discernement et par des promesses abondantes. Ils avaient une clientèle nombreuse et disciplinée. Ces

hommes publics, contemporains des grandes époques, demeuraient fidèles à leur doctrine avec une

< page précédente | 64 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.