bibliotheq.net - littérature française
 

Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

hissait par une poulie à une poutre de l'atelier. Chaque compagnon dénouait la corde à son tour et prenait
dans le panier selon ses besoins. N'est-ce point assez de la joie de produire par l'intelligence, et cet

avantage dispense-t-il le maître-ouvrier de partager le gain avec ses humbles collaborateurs? Mais dans

ma république il n'y aura plus de gains ni de salaires et tout sera à tous.

- Papa, c'est le collectivisme, cela, dit Pauline avec tranquillité.

- Les biens les plus précieux, répondit M. Bergeret, sont communs à tous les hommes, et le furent
toujours. L'air et la lumière appartiennent en commun à tout ce qui respire et voit la clarté du jour. Après

les travaux séculaires de l'égoïsme et de l'avarice, en dépit des efforts violents des individus pour saisir et

garder des trésors, les biens individuels dont jouissent les plus riches d'entre nous sont encore peu de

chose en comparaison de ceux qui appartiennent indistinctement à tous les hommes. Et dans notre société

même ne vois-tu pas que les biens les plus doux ou les plus splendides, routes, fleuves, forêts autrefois

royales, bibliothèques, musées, appartiennent à tous? Aucun riche ne possède plus que moi ce vieux

chêne de Fontainebleau ou ce tableau du Louvre. Et ils sont plus à moi qu'au riche si je sais mieux en

jouir. La propriété collective, qu'on redoute comme un monstre lointain, nous entoure déjà sous mille

formes familières. Elle effraye quand on l'annonce et l'on use déjà des avantages qu'elle procure.

Les positivistes qui s'assemblent dans la maison d'Auguste Comte autour du vénéré M. Pierre Laffitte ne
sont point pressés de devenir socialistes. Mais l'un d'eux a fait cette remarque judicieuse que la propriété

est de source sociale. Et rien n'est plus vrai puisque toute propriété, acquise par un effort individuel, n'a

pu naître et subsister que par le concours de la communauté tout entière. Et puisque la propriété privée

est de source sociale, ce n'est point en méconnaître l'origine ni en corrompre l'essence que de l'étendre à

la communauté et la commettre à l'État dont elle dépend nécessairement. Et qu'est-ce que l'État?...

Mademoiselle Bergeret s'empressa de répondre à cette question:

- L'État, mon père, c'est un monsieur piteux et malgracieux assis derrière un guichet. Tu comprends qu'on
n'a pas envie de se dépouiller pour lui.

- Je comprends, répondit M. Bergeret en souriant. Je me suis toujours incliné à comprendre, et j'y ai
perdu des énergies précieuses. Je découvre sur le tard que c'est une grande force que de ne pas

comprendre. Cela permet parfois de conquérir le monde. Si Napoléon avait été aussi intelligent que

Spinoza, il aurait écrit quatre volumes dans une mansarde. Je comprends. Mais ce monsieur malgracieux

et piteux qui est assis derrière un guichet, tu lui confies tes lettres, Pauline, que tu ne confierais pas à

l'agence Tricoche. Il administre une partie de tes biens, et non la moins vaste, ni la moins précieuse. Tu

lui vois un visage morose. Mais quand il sera tout il ne sera plus rien. Ou plutôt il ne sera plus que nous.

Anéanti par son universalité, il cessera de paraître tracassier. On n'est plus méchant, ma fille, quand on

n'est plus personne. Ce qu'il a de déplaisant à l'heure qu'il est, c'est qu'il rogne sur la propriété

individuelle, qu'il va grattant et limant, mordant peu sur les gros et beaucoup sur les maigres. Cela le rend

insupportable. Il est avide. Il a des besoins. Dans ma république, il sera sans désirs, comme les dieux. Il

aura tout et il n'aura rien. Nous ne le sentirons pas, puisqu'il sera conforme à nous, indistinct de nous. Il

sera comme s'il n'était pas. Et quand tu crois que je sacrifie les particuliers à l'État, la vie à une

abstraction, c'est au contraire l'abstraction que je subordonne à la réalité, l'État que je supprime en

l'identifiant à toute l'activité sociale.

»Si même cette république ne devait jamais exister, je me féliciterais d'en avoir caressé l'idée. Il est
permis de bâtir en Utopie. Et Auguste Comte lui-même, qui se flattait de ne construire que sur les

données de la science positive, a placé Campanella dans le calendrier des grands hommes.

< page précédente | 63 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.