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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

- Il est vrai que Clopinel est devenu une brute. De tous les biens qui peuvent flatter un homme, il ne
goûte que l'alcool. J'en juge à ce qu'il puait l'eau-de-vie, quand il m'approcha. Mais tel qu'il est, il est

notre ouvrage. Notre orgueil fut son père; notre iniquité, sa mère. Il est le fruit mauvais de nos vices.

Tout homme en société doit donner et recevoir. Celui-ci n'a pas assez donné sans doute parce qu'il n'a pas

assez reçu.

- C'est peut-être un paresseux, dit Pauline. Comment ferons-nous, mon Dieu, pour qu'il n'y ait plus de
pauvres, plus de faibles ni de paresseux? Est-ce que tu ne crois pas que les hommes sont bons

naturellement et que c'est la société qui les rend méchants?

- Non. Je ne crois pas que les hommes soient bons naturellement, répondit M. Bergeret. Je vois plutôt
qu'ils sortent péniblement et peu à peu de la barbarie originelle et qu'ils organisent à grand effort une

justice incertaine et une bonté précaire. Le temps est loin encore où ils seront doux et bienveillants les

uns pour les autres. Le temps est loin où ils ne feront plus la guerre entre eux et où les tableaux qui

représentent des batailles seront cachés aux yeux comme immoraux et offrant un spectacle honteux. Je

crois que le règne de la violence durera longtemps encore, que longtemps les peuples s'entre-déchireront

pour des raisons frivoles, que longtemps les citoyens d'une même nation s'arracheront furieusement les

uns aux autres les biens nécessaires à la vie, au lieu d'en faire un partage équitable. Mais je crois aussi

que les hommes sont moins féroces quand ils sont moins misérables, que les progrès de l'industrie

déterminent à la longue quelque adoucissement dans les moeurs, et je tiens d'un botaniste que l'aubépine

transportée d'un terrain sec en un sol gras y change ses épines en fleurs.

- Vois-tu? tu es optimiste, papa! Je le savais bien, s'écria Pauline en s'arrêtant au milieu du trottoir pour
fixer un moment sur son père le regard de ses yeux gris d'aube, pleins de lumière douce et de fraîcheur

matinale. Tu es optimiste. Tu travailles de bon coeur à bâtir la maison future. C'est bien cela! C'est beau

de construire avec les hommes de bonne volonté la république nouvelle.

M. Bergeret sourit à cette parole d'espoir et à ces yeux d'aurore.

- Oui, dit-il, ce serait beau d'établir la société nouvelle, où chacun recevrait le prix de son travail.

- N'est-ce pas que cela sera?... Mais quand? demanda Pauline avec candeur.

Et M. Bergeret répondit, non sans douceur ni tristesse:

- Ne me demande pas de prophétiser, mon enfant. Ce n'est pas sans raison que les anciens ont considéré
le pouvoir de percer l'avenir comme le don le plus funeste que puisse recevoir un homme. S'il nous était

possible de voir ce qui viendra, nous n'aurions plus qu'à mourir, et peut-être tomberions-nous foudroyés

de douleur ou d'épouvante. L'avenir, il y faut travailler comme les tisseurs de haute lice travaillent à leurs

tapisseries, sans le voir.

Ainsi conversaient en cheminant le père et la fille. Devant le square de la rue de Sèvres, ils rencontrèrent
un mendigot solidement implanté sur le trottoir.

- Je n'ai plus de monnaie, dit M. Bergeret. As-tu une pièce de dix sous à me donner, Pauline? Cette main
tendue me barre la rue. Nous serions sur la place de la Concorde, qu'elle me barrerait la place. Le bras

allongé d'un misérable est une barrière que je ne saurais franchir. C'est une faiblesse que je ne puis

vaincre. Donne à ce truand. C'est pardonnable. Il ne faut pas s'exagérer le mal qu'on fait.

- Papa, je suis inquiète de savoir ce que tu feras de Clopinel, dans ta république. Car tu ne penses pas

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