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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

avertissements inutiles et à lutter seul pour le bien commun, il déplorait en silence les ruines de la maison
et cherchait vainement de chambre en chambre un peu de tranquillité. Quand les déménageurs

pénétraient dans la pièce où il s'était réfugié, il se cachait par prudence sous une table ou sous une

commode, qui demeuraient encore. Mais cette précaution lui était plus nuisible qu'utile, car bientôt le

meuble s'ébranlait sur lui, se soulevait, retombait en grondant et menaçait de l'écraser. Il fuyait, hagard et

le poil rebroussé, et gagnait un autre abri, qui n'était pas plus sûr que le premier.

Et ces incommodités, ces périls même, étaient peu de chose auprès des peines qu'endurait son coeur. En
lui, c'est le moral, comme on dit, qui était le plus affecté.

Les meubles de l'appartement lui représentaient non des choses inertes, mais des êtres animés et
bienveillants, des génies favorables, dont le départ présageait de cruels malheurs. Plats, sucriers, poêlons

et casseroles, toutes les divinités de la cuisine; fauteuils, tapis, coussins, tous les fétiches du foyer, ses

lares et ses dieux domestiques, s'en étaient allés. Il ne croyait pas qu'un si grand désastre pût jamais être

réparé. Et il en recevait autant de chagrin qu'en pouvait contenir sa petite âme. Heureusement que,

semblable à l'âme humaine, elle était facile à distraire et prompte à l'oubli des maux. Durant les longues

absences des déménageurs altérés, quand le balai de la vieille Angélique soulevait l'antique poussière du

parquet, Riquet respirait une odeur de souris, épiait la fuite d'une araignée, et sa pensée légère en était

divertie. Mais il retombait bientôt dans la tristesse.

Le jour du départ, voyant les choses empirer d'heure en heure, il se désola. Il lui parut spécialement
funeste qu'on empilât le linge dans de sombres caisses. Pauline, avec un empressement joyeux, faisait sa

malle. Il se détourna d'elle comme si elle accomplissait une oeuvre mauvaise. Et, rencogné au mur, il

pensait: «Voilà le pire! C'est la fin de tout!» Et, soit qu'il crût que les choses n'étaient plus quand il ne les

voyait plus, soit qu'il évitât seulement un pénible spectacle, il prit soin de ne pas regarder du côté de

Pauline. Le hasard voulut qu'en allant et venant, elle remarquât l'attitude de Riquet. Cette attitude, qui

était triste, elle la trouva comique et elle se mit à rire. Et, en riant, elle l'appela: «Viens! Riquet, viens!»

Mais il ne bougea pas de son coin et ne tourna pas la tête. Il n'avait pas en ce moment le coeur à caresser

sa jeune maîtresse et, par un secret instinct, par une sorte de pressentiment, il craignait d'approcher de la

malle béante. Pauline l'appela plusieurs fois. Et, comme il ne répondait pas, elle l'alla prendre et le

souleva dans ses bras. «Qu'on est donc malheureux! lui dit-elle; qu'on est donc à plaindre!» Son ton était

ironique. Riquet ne comprenait pas l'ironie. Il restait inerte et morne dans les bras de Pauline, et il

affectait de ne rien voir et de ne rien entendre. «Riquet, regarde-moi!» Elle fit trois fois cette objurgation

et la fit trois fois en vain. Après quoi, simulant une violente colère: «Stupide animal, disparais», et elle le

jeta dans la malle, dont elle renversa le couvercle sur lui. A ce moment sa tante l'ayant appelée, elle sortit

de la chambre, laissant Riquet dans la malle.

Il y éprouvait de vives inquiétudes. Il était à mille lieues de supposer qu'il avait été mis dans ce coffre par
simple jeu et par badinage. Estimant que sa situation était déjà assez fâcheuse, il s'efforça de ne point

l'aggraver par des démarches inconsidérées. Aussi demeura-t-il quelques instants immobile, sans souffler.

Puis, ne se sentant plus menacé d'une nouvelle disgrâce, il jugea nécessaire d'explorer sa prison

ténébreuse. Il tâta avec ses pattes les jupons et les chemises sur lesquels il avait été si misérablement

précipité, et il chercha quelque issue pour s'échapper. Il s'y appliquait depuis deux ou trois minutes quand

M. Bergeret, qui s'apprêtait à sortir, l'appela:

- Viens, Riquet, viens! Nous allons faire nos adieux à Paillot, le libraire.... Viens! Où es-tu?...

La voix de M. Bergeret apporta à Riquet un grand réconfort. Il y répondait par le bruit de ses pattes qui,

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