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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

- C'est bien vrai, disait-il au secrétaire du Comité de la Jeunesse royaliste. Vous avez raison. Il faut
renverser la République et sauver la France. Et pour cela il faut de l'argent. Ma mère est aussi de cet avis.

Elle est disposée à verser un acompte de cinquante mille francs dans la caisse du Roi, pour les frais de

propagande.

Joseph Lacrisse remercia au nom du Roi.

- Monseigneur sera heureux, dit-il, d'apprendre que votre mère joint son offrande patriotique à celle des
trois dames françaises, qui se montrèrent d'une générosité chevaleresque. Soyez sûr, ajouta-t-il, qu'il

témoignera sa gratitude par une lettre autographe.

- Pas la peine d'en parler, dit le jeune Bonmont.

Et après un court silence:

- Mon cher Lacrisse, quand vous verrez les Brécé et les Courtrai, dites-leur de venir à notre petite fête.

XVII

C'était le premier jour de l'an. Par les rues blondes d'une boue fraîche, entre deux averses, M. Bergeret et
sa fille Pauline allaient porter leurs souhaits à une tante maternelle qui vivait encore, mais pour elle seule

et peu, et qui habitait dans la rue Rousselet un petit logis de béguine, sur un potager, dans le son des

cloches conventuelles. Pauline était joyeuse sans raison et seulement parce que ces jours de fête, qui

marquent le cours du temps, lui rendaient plus sensibles les progrès charmants de sa jeunesse. M.

Bergeret gardait, en ce jour solennel, son indulgence coutumière, n'attendant plus grand bien des hommes

et de la vie, mais sachant, comme M. Fagon, qu'il faut beaucoup pardonner à la nature. Le long des voies,

les mendiants, dressés comme des candélabres ou étalés comme des reposoirs, faisaient l'ornement de

cette fête sociale. Ils étaient tous venus parer les quartiers bourgeois, nos pauvres, truands, cagoux,

piètres et malingreux, callots et sabouleux, francs-mitoux, drilles, courtauts de boutanche. Mais,

subissant l'effacement universel des caractères et se conformant à la médiocrité générale des moeurs, ils

n'étalaient pas, comme aux âges du grand Coësre, des difformités horribles et des plaies épouvantables.

Ils n'entouraient point de linges sanglants leurs membres mutilés. Ils étaient simples, ils n'affectaient que

des infirmités supportables. L'un d'eux suivit assez longtemps M. Bergeret en clochant du pied, et

toutefois d'un pas agile. Puis il s'arrêta et se remit en lampadaire au bord du trottoir.

Après quoi M. Bergeret dit à sa fille:

- Je viens de commettre une mauvaise action: je viens de faire l'aumône. En donnant deux sous à
Clopinel, j'ai goûté la joie honteuse d'humilier mon semblable, j'ai consenti le pacte odieux qui assure au

fort sa puissance et au faible sa faiblesse, j'ai scellé de mon sceau l'antique iniquité, j'ai contribué à ce que

cet homme n'eût qu'une moitié d'âme.

- Tu as fait tout cela, papa? demanda Pauline incrédule.

- Presque tout cela, répondit M. Bergeret. J'ai vendu à mon frère Clopinel de la fraternité à faux poids. Je
me suis humilié en l'humiliant. Car l'aumône avilit également celui qui la reçoit et celui qui la fait. J'ai

mal agi.

- Je ne crois pas, dit Pauline.

- Tu ne le crois pas, répondit M. Bergeret, parce que tu n'as pas de philosophie et que tu ne sais pas tirer

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