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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

- Fichue, maman, ta fête! Nous sommes en quarantaine. Il n'y a pas d'erreur.

A ces mots la douce Élisabeth s'affligea. Son beau visage, éternellement noyé dans un sourire d'amante,
s'assombrit.

A l'autre bout de la salle montait, au-dessus des bruits sans nombre, la voix de Largillière:

- Ce n'est pas ça!... Nous ne serons jamais prêts.

- Tu entends, dit la baronne. Il dit que nous ne serons pas prêts. Si nous remettions la fête, puisqu'elle ne
doit pas réussir?

- Ce que tu es molle, maman!... Je te le reproche pas. C'est dans ta nature. Tu es myosotis, tu le seras
toujours. Moi, je suis taillé pour la lutte. Je suis fort. Je suis crevé, mais...

- Mon enfant...

- T'attendris pas. Je suis crevé, mais je lutterai jusqu'au bout.

La voix de René Chartier jaillissait comme une source pure:

On pense, on pense encore
A celle qu'on adore,

Et l'on revient toujours

A ses premières a...

Soudain l'accompagnement cessa et il se fit un grand tumulte. M. Germaine poursuivait la duchesse qui,
ayant pris sur le piano les bagues de l'accompagnateur, fuyait avec. Elle se réfugia dans la cheminée

monumentale où, sur l'ardoise angevine, étaient sculptés les amours des nymphes et les métamorphoses

des dieux. Et là, montrant une petite poche de son corsage:

- Elles sont là vos bagues, ma vieille Germaine. Venez les chercher. Tenez!... voilà, pour les prendre, les
pincettes de Louis XIII.

Et elle faisait sonner sous le nez du musicien une paire d'énormes pincettes.

René Chartier, roulant des yeux farouches, jeta sa partition sur le piano et déclara qu'il rendait son rôle.

- Je ne crois pas non plus que les Luzancourt viennent, dit en soupirant la baronne à son fils.

- Tout n'est pas perdu. J'ai mon idée, dit le petit baron. Il faut savoir faire un sacrifice quand c'est utile.
Ne dis rien à Lacrisse.

- Ne rien dire à Lacrisse!

- Rien de sérieux... Et laisse-moi faire. Il la quitta et s'approcha du groupe tumultueux des choristes. A la
duchesse qui lui demandait un autre cocktail, il répondit très doucement:

- Fichez-moi la paix.

Puis il alla s'asseoir auprès de Joseph Lacrisse qui méditait à l'écart, et il lui parla quelque temps à voix
basse. Il avait l'air grave et convaincu.

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