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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris
- Laissez-moi boire mon cocktail.
Lorsque ce fut fait, Largillière reprit:
- Allons, duchesse!
Tout me seconde, Je l'ai prévu...
Et les doigts de M. Germaine, sans or ni pierreries, hors une améthyste au pouce, descendirent de nouveau sur le clavier. Mais la duchesse ne chanta pas. Elle regardait l'accompagnateur avec intérêt:
- Mon petit Germaine, je vous admire. Vous vous êtes fait de la poitrine et des hanches! Mes compliments! Vous y êtes arrivé, vrai!... Tandis que moi, regardez!
Elle coula de haut en bas ses mains sur son costume de drap:
- Moi, j'ai tout ôté.
Elle fit demi-tour.
- Plus rien! C'est parti. Et pendant ce temps-là, ça vous est venu, à vous. C'est drôle tout de même!... Oh! il n'y a pas de mal. Ça se compense.
Cependant René Chartier, qui jouait Joconde, se tenait immobile, le cou allongé comme un tuyau, soucieux uniquement du velours et des perles de sa voix, grave et même un peu sombre. Il s'impatienta et dit sèchement:
- Nous ne serons jamais prêts. C'est déplorable!
- Reprenons le quatuor et enchaînons, dit Largillière.
Tout me seconde, Je l'ai prévu; Pauvre Joconde! Il est vaincu.
- Passez, monsieur Quatrebarbe.
M. Gérard Quatrebarbe était le fils de l'architecte diocésain. On le recevait dans le monde depuis qu'il avait cassé les carreaux du bottier Meyer, présumé juif. Il avait une jolie voix. Mais il manquait ses entrées. Et René Chartier lui jetait des regards furieux.
- Vous n'êtes pas à votre place, duchesse, dit Largillière.
- Ah! pour ça non, répondit la duchesse. Amer, René Chartier s'approcha du petit Bonmont et lui dit à l'oreille:
- Je vous en prie, ne donnez plus de cocktails à la duchesse. Elle fera tout manquer.
Largillière se plaignait aussi. Les masses chorales étaient confuses et ne se dessinaient pas. Pourtant on avait attaqué le "trois".
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