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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

ultras qui sauveront la monarchie? Nous avons déjà une armée introuvable. L'armée est aujourd'hui plus
religieuse que le clergé. Nous avons une bourgeoisie introuvable, une bourgeoisie antisémite qui pense

comme on pensait au moyen âge. Louis XVIII n'en avait pas tant. Qu'on me donne le portefeuille de

l'intérieur, et, avec ces excellents éléments, je me charge de faire durer la monarchie absolue une dizaine

d'années. Après quoi ce sera la sociale. Mais dix ans, c'est un joli bail.

Ayant ainsi parlé, Henri Léon alluma un cigare. Joseph Lacrisse, qui suivait son idée, pria Henri de Brécé
de voir s'il ne restait pas une bonne préfecture. Mais le président répéta qu'il n'avait plus que Guéret et

Draguignan.

- Je retiens Draguignan pour Gustave Dellion, dit Lacrisse en soupirant. Il ne sera pas content. Mais je lui
ferai comprendre que c'est le pied à l'étrier.

XVI

La baronne de Bonmont avait invité tous les châtelains titrés et tous les châtelains industriels et financiers
de la région à une fête de charité qu'elle devait donner le 29 du mois dans cet illustre château de Montil,

que Bernard de Paves, grand maître de l'artillerie sous Louis XII, avait fait construire en 1508 pour

Nicolette de Vaucelles, sa quatrième femme, et que le baron Jules avait acheté après l'emprunt français

de 1871. Elle avait eu la délicatesse de n'envoyer aucune invitation aux châteaux juifs, bien qu'elle y eût

des amis et des parents. Baptisée après la mort de son mari et naturalisée depuis cinq ans déjà, elle était

toute dévouée à la religion et à la patrie. Ainsi que son frère Wallstein, de Vienne, elle se distinguait

honorablement de ses anciens coreligionnaires par un antisémitisme sincère. Cependant elle n'était point

ambitieuse, et son inclination naturelle la portait aux joies intimes. Elle se serait contentée d'un état

modeste dans la noblesse chrétienne, si son fils ne l'avait obligée à paraître. C'est le petit baron Ernest qui

l'avait poussée chez les Brécé. C'est lui qui avait mis tout l'armorial de la province sur la liste des invités

à la fête qu'on préparait. C'est lui qui avait amené à Montil, jouer la comédie, la petite duchesse de

Mausac, qui se disait d'assez bonne maison pour pouvoir souper chez des écuyères et boire avec des

cochers.

Le programme de la fête comportait une représentation de Joconde par des acteurs mondains, une
kermesse dans le parc, une fête vénitienne sur l'étang, des illuminations.

C'était déjà le 17. Les préparatifs se faisaient avec une grande hâte, dans une extrême confusion. La petite
troupe répétait la pièce dans la longue galerie Renaissance, sous le plafond dont les caissons portaient

avec une ingénieuse variété d'arrangements le paon de Bernard de Paves lié par la patte au luth de

Nicolette de Vaucelles.

M. Germaine accompagnait au piano les chanteurs, tandis que, dans le parc, les charpentiers
assujettissaient à grands coups de maillet les fermes des baraques. Largillière, de l'Opéra-Comique,

mettait en scène.

- A vous, duchesse.

Les doigts de M. Germaine, dépouillés de leurs bagues, hors une qui restait au pouce, descendirent sur le
clavier.

- La, la...

Mais la duchesse, prenant le verre que lui tendait le petit Bonmont:

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