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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

Et quand M. Bergeret eut achevé sa lecture:

- Ne lis donc pas cela, dit vivement Jumage. Cela n'en vaut pas la peine. C'est si peu de chose!

- C'est peu, j'en conviens, répondit M. Bergeret. Encore faut-il me laisser ce peu comme un témoignage
obscur et faible, mais honorable et véritable de ce que j'ai fait dans des temps difficiles. Je n'ai pas

beaucoup fait. Mais enfin j'ai couru quelques risques. Le doyen Stapfer fut suspendu pour avoir parlé de

la justice sur une tombe. M. Bourgeois était alors grand maître de l'Université. Et nous avons connu des

jours plus mauvais que ceux que nous fit M. Bourgeois. Sans la fermeté généreuse de mes chefs, j'étais

chassé de l'Université par un ministre privé de sagesse. Je n'y pensai point alors. Je peux bien y songer

maintenant et réclamer le loyer de mes actes. Or, quelle récompense puis-je attendre plus digne, plus

belle en son âpreté, plus haute que l'injure des ennemis de la justice? J'eusse souhaité que l'écrivain qui,

malgré lui, me rend témoignage, sût exprimer sa pensée dans une forme plus mémorable. Mais c'était

trop demander.

Ayant ainsi parlé, M. Bergeret plongea la lame de son couteau d'ivoire dans les pages des nouvelles
Mille et une Nuits
. Il aimait à couper les feuillets des livres. C'était un sage qui se faisait des voluptés
appropriées à son état. L'austère Jumage lui envia cet innocent plaisir. Le tirant par la manche:

- Écoute-moi, Lucien. Je n'ai aucune de tes idées sur l'Affaire. J'ai blâmé ta conduite. Je la blâme encore.
Je crains qu'elle n'ait les plus fâcheuses conséquences pour ton avenir. Les vrais Français ne te

pardonneront jamais. Mais je tiens à déclarer que je réprouve énergiquement les procédés de polémique

dont certains journaux usent à ton égard. Je les condamne. Tu n'en doutes pas?

- Je n'en doute pas.

Et après un moment de silence, Jumage reprit:

- Remarque, Lucien, que tu es diffamé en raison de tes fonctions. Tu peux appeler ton diffamateur devant
le jury. Mais je ne te le conseille pas. Il serait acquitté.

- Cela est à prévoir, dit M. Bergeret, à moins que je ne pénètre dans la salle des assises en chapeau à
plumes, une épée au côté, des éperons à mes bottes, et traînant derrière moi vingt mille camelots à mes

gages. Car alors ma plainte serait entendue des juges et des jurés. Quand on leur soumit cette lettre

mesurée que Zola écrivit à un Président de la République mal préparé à la lire, si les jurés de la Seine en

condamnèrent l'auteur, c'est qu'ils délibéraient sous des cris inhumains, sous des menaces hideuses, dans

un insupportable bruit de ferrailles, au milieu de tous les fantômes de Terreur et du mensonge. Je ne

dispose pas d'un si farouche appareil. Il est donc très probable que mon diffamateur serait acquitté.

- Tu ne peux pourtant pas rester insensible aux outrages. Que comptes-tu faire?

- Rien. Je me tiens pour satisfait. J'ai autant à me louer des injures de la presse que de ses éloges. La
vérité a été servie dans les journaux par ses ennemis autant que par ses amis. Quand une petite poignée

d'hommes dénoncèrent pour l'honneur de la France la condamnation frauduleuse d'un innocent, ils furent

traités en ennemis par le gouvernement et par l'opinion. Ils parlèrent cependant. Et, par la parole ils furent

les plus forts. Le gros des feuilles travaillait contre eux, avec quelle ardeur, tu le sais! Mais elles servirent

la vérité malgré elles, et en publiant des pièces fausses....

- Il n'y a pas eu autant de pièces fausses que tu crois, Lucien.

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