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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

agir en toute occasion au rebours de Bergeret; non qu'il n'eût point l'esprit sincère et probe, mais parce
qu'il ne pouvait se défendre de soupçonner quelque malignité dans des succès de carrière plus grands et

meilleurs que les siens, par conséquent iniques. C'est ainsi que, pour toutes sortes de raisons honorables

qu'il s'était données et pour celle qu'il avait d'être le contradicteur, d'être l'autre de M. Bergeret, il

s'engagea dans les nationalistes, quand il vit que le professeur de faculté avait pris le parti de la révision.

Il se fit inscrire à la ligue de l'Agitation française, et même il y prononça des discours. Il se

mettait pareillement en opposition avec son ami sur tous les sujets, dans les systèmes de chauffage

économique et dans les règles de la grammaire latine. Et comme enfin M. Bergeret n'avait pas toujours

tort, Jumage n'avait pas toujours raison.

Cette contrariété, qui avait pris avec les années l'exactitude d'un système raisonné, n'altéra point une
amitié formée dès l'enfance. Jumage s'intéressait vraiment à Bergeret dans les disgrâces que celui-ci

essuyait au cours parfois tourmenté de sa vie. Il allait le voir à chaque malheur qu'il apprenait. C'était

l'ami des mauvais jours.

Ce soir-là, il s'approcha de son vieux camarade avec cette mine brouillée et trouble, ce visage couperosé
de joie et de tristesse, que Lucien connaissait.

- Tu vas bien, Lucien? Je ne te dérange pas?

- Non. Je lisais dans les Mille et une Nuits, nouvellement traduites par le docteur Mardrus,
l'histoire du portefaix avec les jeunes filles. Cette version est littérale, et c'est tout autre chose que les

Mille et une Nuits
de notre vieux Galland.

- Je venais te voir... dit Jumage, te parler... Mais ça n'a aucune importance... Alors tu lisais les Mille
et une Nuits
?...

- Je les lisais, répondit M. Bergeret. Je les lisais pour la première fois. Car l'honnête Galland n'en donne
pas l'idée. C'est un excellent conteur, qui a soigneusement corrigé les moeurs arabes. Sa Shéhérazade,

comme l'Esther de Coypel, a bien son prix. Mais nous avons ici l'Arabie avec tous ses parfums.

- Je t'apportais un article, reprit Jumage. Mais, je te le répète, c'est sans importance.

Et il tira de sa poche un journal. M. Bergeret tendit lentement la main pour le prendre. Jumage le remit
dans sa poche, M. Bergeret replia le bras, et Jumage posa, d'une main un peu tremblante, le papier sur la

table.

- Encore une fois, c'est sans importance. Mais j'ai pensé qu'il valait mieux.... Peut-être est-il bon que tu
saches.... Tu as des ennemis, beaucoup d'ennemis....

- Flatteur! dit M. Bergeret.

Et prenant le journal, il lut ces lignes marquées au crayon bleu:

Un vulgaire pion dreyfusard, l'intellectuel Bergeret, qui croupissait en province, vient d'être chargé de
cours à la Sorbonne. Les étudiants de la Faculté des lettres protestent énergiquement contre la nomination

de ce protestant antifrançais. Et nous ne sommes pas surpris d'apprendre que bon nombre d'entre eux ont

décidé d'accueillir comme il le mérite, par des huées, ce sale juif allemand, que le ministre de la trahison

publique a l'outrecuidance de leur imposer comme professeur.

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