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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

»Cette liberté intérieure, la plus précieuse de toutes, ses persécuteurs ne purent la lui ôter. Dans la prison
où ils renfermèrent et dont les pierres, comme a dit Fernand Gregh, formeront le socle de sa statue, il

était libre, plus libre qu'eux. Ses lectures abondantes, ses propos calmes et bienveillants, ses lettres

pleines d'idées hautes et sereines attestaient (je le sais) la liberté de son esprit. C'est eux, ses persécuteurs

et ses calomniateurs, qui étaient prisonniers, prisonniers de leurs mensonges et de leurs crimes. Des

témoins l'ont vu paisible, souriant, indulgent, derrière les barrières et les grilles. Alors que se faisait ce

grand mouvement d'esprits, que s'organisaient ces réunions publiques qui réunissaient par milliers des

savants, des étudiants et des ouvriers, que des feuilles de pétitions se couvraient de signatures pour

demander, pour exiger la fin d'un emprisonnement scandaleux, il dit à Louis Havet, qui était venu le voir

dans sa prison: «Je suis plus tranquille que vous.» Je crois pourtant qu'il souffrait. Je crois qu'il a souffert

cruellement de tant de bassesse et de perfidie, d'une injustice si monstrueuse, de cette épidémie de crime

et de folie, des fureurs exécrables de ces hommes qui trompaient la foule, des fureurs pardonnables de la

foule ignorante. Il a vu, lui aussi, la vieille femme porter avec une sainte simplicité le fagot pour le

supplice de l'innocent. Et comment n'aurait-il pas souffert en voyant les hommes pires qu'il ne croyait

dans sa philosophie, moins courageux ou moins intelligents, à l'essai que ne pensent les psychologues

dans leur cabinet de travail? Je crois qu'il a souffert au dedans de lui-même, dans le secret de son âme

silencieuse et comme voilée du manteau stoïque. Mais j'aurais honte de le plaindre. Je craindrais trop que

ce murmure de pitié humaine arrivât jusqu'à ses oreilles et offensât la juste fierté de son coeur. Loin de le

plaindre, je dirai qu'il fut heureux, heureux parce qu'au jour soudain de l'épreuve il se trouva prêt et n'eut

point de faiblesse, heureux parce que des circonstances inattendues lui ont permis de donner la mesure de

sa grande âme, heureux parce qu'il se montra honnête homme avec héroïsme et simplicité, heureux parce

qu'il est un exemple aux soldats et aux citoyens. La pitié, il faut la garder à ceux qui ont failli. Au colonel

Picquart on ne doit donner que de l'admiration.»

M. Bergeret, ayant achevé sa lecture, plia son journal. La statue de Marguerite de Navarre était toute
rose. Au couchant, le ciel, dur et splendide, se revêtait, comme d'une armure, d'un réseau de nuages

pareils à des lames de cuivre rouge.

XIV

Ce soir-là, M. Bergeret reçut, dans son cabinet, la visite de son collègue Jumage.

Alphonse Jumage et Lucien Bergeret étaient nés le même jour, à la même heure, de deux mères amies,
pour qui ce fut, par la suite, un inépuisable sujet de conversations. Ils avaient grandi ensemble. Lucien ne

s'inquiétait en aucune manière d'être entré dans la vie au même moment que son camarade. Alphonse,

plus attentif, y songeait avec contention. Il accoutuma son esprit à comparer, dans leur cours, ces deux

existences simultanément commencées, et il se persuada peu à peu qu'il était juste, équitable et salutaire,

que les progrès de l'une et de l'autre fussent égaux.

Il observait d'un oeil intéressé ces carrières jumelles qui se poursuivaient toutes deux dans renseignement
et, mesurant sa propre fortune à une autre, il se procurait de constants et vains soucis, qui troublaient la

limpidité naturelle de son âme. Et que M. Bergeret fût professeur de faculté quand il était lui-même

professeur de grammaire dans un lycée suburbain, c'est ce que Jumage ne trouvait pas conforme à

l'exemplaire de justice divine qu'il portait imprimé dans son coeur. Il était trop honnête homme pour en

faire un grief à son ami. Mais quand celui-ci fut chargé d'un cours à la Sorbonne, Jumage en souffrit par

sympathie.

Un effet assez étrange de cette étude comparée de deux existences fut que Jumage s'habitua à penser et à

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