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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

LE BUREAU

«Pour se reconnaître dans toute cette affaire, il fallait, à l'origine, quelque application et une certaine
méthode critique, avec le loisir de l'exercer. Aussi voit-on que la lumière s'est faite d'abord chez ceux qui,

par la qualité de leur esprit et la nature de leurs travaux, étaient plus aptes que d'autres à se débrouiller

dans des recherches difficiles. Il ne fallut plus ensuite que du bon sens et de l'attention. Le sens commun

suffit aujourd'hui.

»Si la foule a longtemps résisté à la vérité pressante, c'est ce dont il ne faut pas s'étonner: on ne doit
s'étonner de rien. Il y a des raisons à tout. C'est à nous de les découvrir. Dans le cas présent, il n'est pas

besoin de beaucoup de réflexion pour s'apercevoir que le public a été trompé autant qu'on peut l'être, et

qu'on a abusé de sa crédulité touchante. La presse a beaucoup aidé au succès du mensonge. Le gros des

journaux s'étant porté au secours des faussaires, les feuilles ont publié surtout des pièces fausses ou

falsifiées, des injures et des mensonges. Mais il faut reconnaître que, le plus souvent, c'était pour

contenter leur public et répondre aux sentiments intimes du lecteur. Et il est certain que la résistance à la

vérité vint de l'instinct populaire.

»La foule, j'entends la foule des gens incapables de penser par eux-mêmes, ne comprit pas; elle ne
pouvait pas comprendre. La foule se faisait de l'armée une idée simple. Pour elle, l'armée c'était la

parade, le défilé, la revue, les manoeuvres, les uniformes, les bottes, les éperons, les épaulettes, les

canons, les drapeaux. C'était aussi la conscription avec les rubans au chapeau et les litres de vin bleu, le

quartier, l'exercice, la chambrée, la salle de police, la cantine. C'était encore l'imagerie nationale, les

petits tableaux luisants de nos peintres militaires qui peignent des uniformes si frais et des batailles si

propres. C'était enfin un symbole de force et de sécurité, d'honneur et de gloire. Ces chefs qui défilent à

cheval, l'épée au poing, dans les éclairs de l'acier et les feux de l'or, au son des musiques, au bruit des

tambours, comment croire que tantôt, enfermés dans une chambre, courbés sur une table, tête à tête avec

des agents brûlés de la Préfecture de police, ils maniaient le grattoir, passaient la gomme ou semaient la

sandaraque, effaçant ou mettant un nom sur une pièce, prenaient la plume pour contrefaire des écritures,

afin de perdre un innocent; ou bien encore méditaient des travestissements burlesques pour des

rendez-vous mystérieux avec le traître qu'il fallait sauver?

»Ce qui, pour la foule, ôtait toute vraisemblance à ces crimes, c'est qu'ils ne sentaient point le grand air,
la route matinale, le champ de manoeuvres, le champ de bataille, mais qu'ils avaient une odeur de bureau,

un goût de renfermé; c'est qu'ils n'avaient pas l'air militaire. En effet, toutes les pratiques auxquelles on

eut recours pour celer l'erreur judiciaire de 1899, toute cette paperasserie infâme, toute cette chicane

ignoble et scélérate, pue le bureau, le sale bureau. Tout ce que les quatre murs de papier vert, la table de

chêne, l'encrier de porcelaine entouré d'éponge, le couteau de buis, la carafe sur la cheminée, le

cartonnier, le rond de cuir peuvent suggérer d'imaginations saugrenues et de pensées mauvaises à ces

sédentaires, à ces pauvres «assis», qu'un poète a chantés, à des gratte-papier intrigants et paresseux,

humbles et vaniteux, oisifs jusque dans l'accomplissement de leur besogne oiseuse, jaloux les uns des

autres et fiers de leur bureau, tout ce qui se peut faire de louche, de faux, de perfide et de bête avec du

papier, de l'encre, de la méchanceté et de la sottise, est sorti d'un coin de ce bâtiment sur lequel sont

sculptés des trophées d'armes et des grenades fumantes.

»Les travaux qui s'accomplirent là durant quatre années, pour mettre à la charge d'un condamné les
preuves qu'on avait négligé de produire avant la condamnation et pour acquitter le coupable que tout

accusait et qui s'accusait lui-même, sont d'une monstruosité qui passe l'esprit modéré d'un Français et il

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