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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

- Ils roulent, maintenant, ils roulent ces trois cent mille francs, apportés par de blanches mains.
Monseigneur nous a dit avec une grâce chevaleresque: «Dépensez les trois cent mille francs jusqu'au

dernier sol.» Si une belle petite main nous apportait cent mille autres francs, elle serait bénie. Elle aurait

contribué à sauver la France. Il y a une bonne place à prendre parmi les amazones du chèque, dans

l'escadron des belles ligueuses. Je promets, sans crainte d'être désavoué, je promets à la quatrième venue

une lettre autographe du Prince et, qui plus est, pour cet hiver, un tabouret à la Cour.

Cependant la baronne, se sentant tapée, en concevait une impression pénible. Ce n'était pas la première
fois. Mais elle ne s'y accoutumait point. Et elle jugeait tout à fait inutile de contribuer de son argent à la

restauration du trône. Sans doute elle aimait ce jeune prince si beau, tout rose avec une belle barbe de

soie blonde. Elle souhaitait ardemment son retour, elle était impatiente de voir son entrée dans Paris, et

son sacre. Mais elle se disait qu'avec deux millions de revenu, il n'avait pas besoin qu'on lui donnât autre

chose que de l'amour, des voeux et des fleurs. Joseph Lacrisse ayant fini de parler, le silence devenait

pénible. Elle murmura, devant la glace:

- Comme je suis coiffée, mon Dieu! Puis, ayant achevé sa toilette, elle tira de son petit porte-monnaie un
trèfle à quatre feuilles enfermé dans un médaillon de verre entouré d'un cercle de vermeil. Elle le tendit à

son ami et lui dit d'un ton sentimental:

- Il vous portera bonheur. Promettez-moi de le garder toujours.

Joseph Lacrisse sortit le premier de l'appartement bleu, afin de détourner sur lui les agents, s'il était filé.
Sur le palier, il murmura avec une mauvaise grimace:

- Une vraie Wallstein, celle-là! Elle a beau être baptisée.... La caque sent toujours le hareng.

XIII

Dans le tiède et lumineux déclin du jour, le jardin du Luxembourg était comme baigné d'une poussière
d'or. M. Bergeret s'assit, entre MM. Denis et Goubin sur la terrasse, au pied de la statue de Marguerite

d'Angoulême.

- Messieurs, dit-il, je veux vous lire un article qui a paru ce matin dans le Figaro. Je ne vous en
nommerai pas l'auteur. Je pense que vous le reconnaîtrez. Puisque le hasard le veut, je vous ferai

volontiers cette lecture devant cette aimable femme qui goûtait la bonne doctrine et estimait les hommes

de coeur et qui, pour s'être montrée docte, sincère, tolérante et pitoyable, et pour avoir tenté d'arracher les

victimes aux bourreaux, ameuta contre elle toute la moinerie et fit aboyer tous les sorbonnagres. Ils

dressèrent à l'insulter les polissons du collège de Navarre et, si elle n'eût été la soeur du roi de France, ils

l'eussent cousue dans un sac et jetée en Seine. Elle avait une âme douce, profonde et riante. Je ne sais si,

vivante, elle eut cet air de malice et de coquetterie qu'on lui voit dans ce marbre d'un sculpteur peu

connu: il se nomme Lescorné. Il est certain du moins qu'on ne le trouve pas dans les crayons secs et

sincères des élèves de Clouet, qui nous ont laissé son portrait. Je croirais plutôt que son sourire était

souvent voilé de tristesse, et qu'un pli douloureux tirait ses lèvres quand elle a dit: «J'ai porté plus que

mon faix de l'ennui commun à toute créature bien née.» Elle ne fut point heureuse dans son existence

privée et elle vit autour d'elle les méchants triompher aux applaudissements des ignorants et des lâches.

Je crois qu'elle aurait écouté avec sympathie ce que je vais lire, quand ses oreilles n'étaient pas de

marbre.

Et M. Bergeret, ayant déployé son journal, lut ce qui suit:

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