|
Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris
» - C'est la science, et non le peuple, en qui est la souveraineté. Une bêtise répétée par trente-six millions de bouches ne cesse pas d'être une bêtise. Les majorités ont montré le plus souvent une aptitude supérieure à la servitude. Chez les faibles, la faiblesse se multiplie avec le nombre des individus. Les foules sont toujours inertes. Elles n'ont un peu de force qu'au moment où elles crèvent de faim. Je suis en état de vous prouver que le matin du 10 août 1792 le peuple de Paris était encore royaliste. Il y a dix ans que je parle dans les réunions publiques et j'y ai attrapé pas mal de horions. L'éducation du peuple est à peine commencée, voilà la vérité. Dans la cervelle d'un ouvrier, à la place où les bourgeois logent leurs préjugés ineptes et cruels, il y a un grand trou. C'est à combler. On y arrivera. Ce sera long. En attendant, il vaut mieux avoir la tête vide que pleine de crapauds et de serpents. Tout cela est scientifique, tout cela est dans ma boîte. Tout cela est conforme aux lois de l'évolution.... C'est égal, la veulerie générale me dégoûte. Et à votre place, elle me ferait peur. Regardez-moi vos partisans, les défenseurs du sabre et du goupillon, sont-ils assez mous, sont-ils assez gélatineux!
»Il dit, allongea les bras, hurla furieusement: «Vive la Sociale!» plongea tête basse dans la foule énorme et disparut sous la houle.»
Joseph Lacrisse, qui avait entendu sans plaisir ce long récit, demanda si le citoyen Bissolo n'était pas une simple brute.
- C'est au contraire un homme d'esprit, répondit Henri Léon, et qu'on voudrait avoir pour voisin de campagne, comme disait Bismarck en parlant de Lassalle. Bissolo n'eut que trop raison de dire qu'on ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif.
XII
Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abîme heureux. Après ce dîner de Madrid, ennobli par la lecture d'une lettre royale, au retour ému du Bois, dans la voiture chaude encore d'une étreinte historique, elle avait dit à Joseph Lacrisse: «Ce sera pour toujours!» et cette parole, qui semblera vaine, si l'on considère l'instabilité des éléments qui servent de substance aux émotions amoureuses, n'en témoignait pas moins d'un spiritualisme convenable et d'un goût distingué pour l'infini. «Parfaitement!» avait répondu Joseph Lacrisse.
Deux semaines s'étaient écoulées depuis cette nuit généreuse, deux semaines durant lesquelles le secrétaire du Comité départemental de la Jeunesse royaliste avait partagé son temps entre les soins du complot et ceux de son amour. La baronne, en costume tailleur, le visage couvert d'une voilette de dentelle blanche, était venue, à l'heure dite, dans le petit premier d'une discrète maison de la rue Lord-Byron; trois pièces qu'elle avait aménagées elle-même avec toutes les délicatesses du coeur et fait tendre de ce bise* céleste dont s'enveloppaient naguère ses amours oubliées avec Raoul Marcien. Elle y avait trouvé Joseph Lacrisse correct, fier et même un peu farouche, charmant, jeune, mais non point tout à fait tel qu'elle eût voulu. Il était d'humeur sombre et semblait inquiet. Les sourcils froncés, les lèvres minces et serrées, il lui eût rappelé Rara, si elle n'avait possédé dans sa plénitude le don délicieux d'oublier le passé. Elle savait que, s'il était soucieux, ce n'était pas sans cause. Elle savait qu'il conspirait et qu'il était chargé, pour sa part, de «décerveler» un préfet de première classe et les principaux républicains d'un département très peuplé; qu'il risquait dans cette entreprise sa liberté, sa vie, pour le trône et l'autel. C'est parce qu'il était un conspirateur qu'elle l'avait d'abord aimé. Mais à présent, elle l'aurait préféré plus souriant et plus tendre. Il ne l'avait pas mal accueillie. Il lui avait dit: «Vous voir, c'est une ivresse. Depuis quinze jours, je marche vivant dans mon rêve étoilé, positivement.» Et il avait ajouté: «Que vous êtes délicieuse!» Mais il l'avait à peine regardée. Et tout de suite il était allé à la
|