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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

à fait ridicule, et il montrait une tendance comique à s'échapper en hauteur. Sa tête nue était lamentable.
Il avait cet air de submergé que prennent les myopes quand ils ont perdu leur lorgnon. Son visage

exprimait la détresse infinie d'un être qui n'a plus de contact avec le monde extérieur que par des poignes

solides et des semelles ferrées.

»Sur le passage de ce prisonnier malheureux, le citoyen Bissolo, bien qu'en territoire ennemi, ne put
s'empêcher de soupirer et de dire:

» - C'est tout de même drôle que des républicains soient traités de cette manière-là dans une république.

»Je répondis poliment qu'en effet c'était assez joyeux.

» - Non, citoyen monarchiste, reprit Bissolo, non, ce n'est pas joyeux. C'est triste. Mais ce n'est pas là le
vrai malheur. Le vrai malheur, je vais vous le dire, c'est l'avachissement public.

»Ainsi parla le citoyen Bissolo avec une confiance qui nous honorait tous deux. Je promenai un regard
sur la foule, et il est vrai qu'elle me sembla molle et sans énergie. De son épaisseur jaillissait de temps à

autre, comme un pétard lancé par un enfant, un cri d' «A bas Loubet! A bas les voleurs! à bas les juifs!

vive l'armée!»; il s'en dégageait une sympathie assez cordiale pour les bons sergots. Mais pas

d'électricité, rien qui annonçât l'orage. Et le citoyen Bissolo poursuivit avec une mélancolie

philosophique:

» - Le mal, le grand mal, c'est l'avachissement public. Nous, les républicains, nous les socialistes et les
libertaires, nous en souffrons aujourd'hui. Vous, messieurs les monarchistes et les césariens, vous en

souffrirez demain. Et vous saurez à votre tour qu'il n'est pas facile de faire boire un âne qui n'a pas soif.

On arrête les républicains, et personne ne bouge. Quand ce sera le tour des royalistes d'être arrêtés,

personne ne bougera non plus. Vous pouvez y compter, la foule ne se grouillera pas pour vous délivrer,

vous, monsieur Henri Léon, et, votre ami M. Déroulède.

» - Je vous avoue qu'à la lueur de ces paroles, je crus entrevoir la profondeur lugubre de l'avenir. Je
répondis néanmoins avec quelque ostentation:

» - Citoyen Bissolo, il subsiste pourtant entre vous et nous cette différence que vous êtes pour la foule un
tas de vendus et de sans-patrie, et que nous, les monarchistes et les nationalistes, nous jouissons de

l'estime publique, nous sommes populaires.

»A ces mots, le citoyen Bissolo sourit bien agréablement et dit:

» - La monture est là, monseigneur; vous n'avez qu'à l'enfourcher. Mais quand vous serez dessus elle se
couchera tranquillement au bord du chemin et vous fichera par terre. Il n'y a pas plus sale bourrique, je

vous en avertis. Auquel de ses cavaliers, s'il vous plaît, la popularité n'a-t-elle pas cassé les reins? La

foule a-t-elle jamais pu porter le moindre secours à ses idoles en péril? Vous n'êtes pas aussi populaires

que vous dites, messieurs les nationalistes, et votre prétendant Gamelle n'est guère connu du public. Mais

si jamais la foule vous prend amoureusement dans ses bras, vous découvrirez bientôt l'énormité de son

impuissance et de sa lâcheté.

»Je ne pus me retenir de reprocher sévèrement au citoyen Bissolo de calomnier la foule française. Il me
répondit qu'il était sociologue, qu'il faisait du socialisme à base scientifique, qu'il possédait dans une

petite boîte une collection de faits exactement classés, qui lui permettaient d'opérer la révolution

méthodique. Et il ajouta:

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