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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

sergots, qui formaient précisément à cette heure un barrage sur le boulevard. Tel un austère galon de
laine noire au bord d'un tapis bariolé. Mais bientôt cette bordure, animée d'un mouvement propre, se

précipitait sur le front de la contre-manifestation, dont cependant une autre bande d'agents travaillait les

derrières. Ainsi la police avait bientôt fait de mettre en pièces les partisans de M. Loubet et d'en traîner

les débris méconnaissables dans les profondeurs insidieuses de la mairie Drouot. C'était l'ordre de ces

jours troublés. M. Loubet ignorait-il, à l'Élysée, les procédés mis en usage par sa police pour faire

respecter sur le boulevard le chef de l'État? ou, les connaissant, n'y pouvait-il, n'y voulait-il rien changer?

Je l'ignore. Aurait-il compris que son impopularité elle-même, bien que solide et pleine, se dissipait,
s'évanouissait presque, dans l'agréable et singulier spectacle offert, chaque soir, à un peuple spirituel? Je

ne le pense pas. Car alors cet homme serait effrayant; il aurait du génie, et je ne serais plus sûr de

coucher cet hiver à l'Élysée, devant la chambre du Roi, en travers de la porte. Non, je crois que Loubet

fut, cette fois encore, assez heureux pour ne pouvoir rien faire. Du moins est-il certain que les sergots,

qui agirent spontanément et sur la seule impulsion de leur bon coeur, parvinrent, en rendant la répression

sympathique, à répandre sur l'avènement du Président un peu de cette joie populaire qui y manquait tout

à fait. En cela, si l'on y prend garde, ils nous ont fait plus de mal que de bien, puisqu'ils contentaient le

public, quand nous avions intérêt à voir grandir le mécontentement général.

»Quoi qu'il en soit, une nuit, une des dernières de cette grande semaine, tandis que la manoeuvre attendue
s'exécutait de point en point, alors que la contre-manifestation se trouvait prise en tête et en queue par les

agents et en flanc par nous-mêmes, je vis le citoyen Bissolo se détacher du front menacé des élyséens et,

par grandes enjambées, avec un furieux tortillement de son petit corps, gagner l'angle de la rue Drouot où

je me tenais avec une douzaine de camelots qui criaient sous mes ordres: «Panama! démission!» Un petit

coin bien tranquille! Je battais la mesure et mes hommes détachaient les syllabes «Pa-na-ma». C'était

vraiment fait avec goût. Bissolo se blottit entre mes jambes. Il me craignait moins que les flics: il n'avait

pas tort. Depuis deux ans, le citoyen Bissolo et moi, nous nous trouvions en face l'un de l'autre dans

toutes les manifestations; à l'entrée, à la sortie de toutes les réunions, en tête de tous les cortèges. Nous

avions échangé toutes les injures politiques: «Calotin, vendu, faussaire, traître, assassin, sans-patrie!» Ça

lie, ça crée une sympathie. Et puis j'étais content de voir un socialiste, presque un libertaire, protéger

Loubet, qui est plutôt un modéré dans son genre. Je me disais: «Il doit être agacé, le Président, d'être

acclamé par Bissolo, un nain, avec une voix de tonnerre, qui dans les réunions publiques réclame la

nationalisation du capital. Il aimerait mieux, ce bourgeois, être soutenu par un bourgeois comme moi.

Mais il peut se fouiller. Panama! Panama! démission! démission! Vive l'armée! A bas les juifs! Vive le

Roi!» Tout cela fit que je reçus Bissolo avec courtoisie. Je n'aurais eu qu'à dire: «Tiens! voilà Bissolo!»

pour le faire échapper immédiatement par mes douze camelots. Mais ce n'était pas utile. Je ne dis rien.

Nous étions bien calmes, l'un à côté de l'autre, et nous regardions le défilé des prisonniers loubettistes,

qui étaient menés sans douceur au poste de la rue Drouot. Pour la plupart, ayant été préalablement

assommés, ils traînaient aux bras des agents comme des bonshommes d'étoupe. Il se trouvait dans le

nombre un député socialiste, très bel homme, tout en barbe. Il n'avait plus de manches... un apprenti qui

pleurait et qui criait: «maman! maman!...» un rédacteur d'un journal incolore, les yeux pochés; son nez,

une fontaine lumineuse. Et allez donc! la Marseillaise! Qu'un sang impur.... J'en remarquai surtout un,

qui était bien plus respectable et bien plus calamiteux que les autres. C'était une espèce de professeur,

homme d'âge et grave. Évidemment, il avait voulu s'expliquer; il s'était efforcé de faire entendre aux flics

des paroles subtiles et persuasives. Sans quoi, on n'aurait pas compris que ceux-ci lui labourassent les

reins, comme ils faisaient, des clous de leurs souliers, et abattissent sur son dos leurs poings sonores. Et

comme il était très long, très mince, faible et de peu de poids, il sautillait sous les coups d'une façon tout

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