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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

Pauline sauta au cou de son père, qui l'embrassa, sa serviette à la main, et qui se recula ensuite pour
contempler cette jeune fille, mystérieuse comme toutes les jeunes filles, qu'il ne reconnaissait plus après

un an d'absence, qui lui était à la fois très proche et presque étrangère, qui lui appartenait par d'obscures

origines et qui lui échappait par la force éclatante de la jeunesse.

- Bonjour, mon papa!

La voix même était changée, devenue moins haute et plus égale.

- Comme tu es grande, ma fille!

Il la trouva gentille avec son nez fin, ses yeux intelligents et sa bouche moqueuse. Il en éprouva du
plaisir. Mais ce plaisir lui fut tout de suite gâté par cette réflexion qu'on n'est guère tranquille sur la terre

et que les êtres jeunes, en cherchant le bonheur, tentent une entreprise incertaine et difficile.

Il donna à Zoé un rapide baiser sur chaque joue.

- Tu n'as pas changé, toi, ma bonne Zoé.... Je ne vous attendais pas aujourd'hui. Mais je suis bien content
de vous revoir toutes les deux.

Riquet ne concevait pas que son maître fît à des étrangères un accueil si familier. Il aurait mieux compris
qu'il les chassât avec violence, mais il était accoutumé à ne pas comprendre toutes les actions des

hommes. Laissant faire à M. Bergeret, il faisait son devoir. Il aboyait à grands coups pour épouvanter les

méchants. Puis il tirait du fond de sa gueule des grognements de haine et de colère; un pli hideux des

lèvres découvrait ses dents blanches. Et il menaçait les ennemis en reculant.

- Tu as un chien, papa? fit Pauline.

- Vous ne deviez venir que samedi, dit M. Bergeret.

- Tu as reçu ma lettre? dit Zoé.

- Oui, dit M. Bergeret.

- Non, l'autre.

- Je n'en ai reçu qu'une.

- On ne s'entend pas ici.

Et il est vrai que Riquet lançait ses aboiements de toute la force de son gosier.

- Il y a de la poussière sur le buffet, dit Zoé en y posant son manchon. Ta bonne n'essuie donc pas?

Riquet ne put souffrir qu'on s'emparât ainsi du buffet. Soit qu'il eût une aversion particulière pour
mademoiselle Zoé, soit qu'il la jugeât plus considérable, c'est contre elle qu'il avait poussé le plus fort de

ses aboiements et de ses grognements. Quand il vit qu'elle mettait la main sur le meuble où l'on

renfermait la nourriture humaine, il haussa à ce point la voix que les verres en résonnèrent sur la table.

Mademoiselle Zoé, se retournant brusquement vers lui, lui demanda avec ironie:

- Est-ce que tu veux me manger, toi?

Et Riquet s'enfuit, épouvanté.

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