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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

vous serez acclamé dans les faubourgs, un jour de grève, quand vous serez préfet de police?
Regardez-vous dans la glace, et dites-moi si vous avez la tête d'une idole du peuple. Ne nous trompons

pas nous-mêmes. Nous disons que le ministère Waldeck est composé d'idiots. Nous avons raison de le

dire; nous aurions tort de le croire.

- Ce qui doit nous rassurer, dit Joseph Lacrisse, c'est la faiblesse du gouvernement, qui ne sera pas obéi.

- Il y a belle lurette, dit Henri Léon, que nous n'avons que des gouvernements faibles. Ils nous ont tous
battus.

- Le ministère Waldeck n'a pas un commissaire de police à sa disposition, répliqua Joseph Lacrisse, pas
un seul!

- Tant mieux! dit Henri Léon, car il suffirait d'un pour être coffrés tous les trois. Je vous le dis, le cercle
se resserre. Méditez cette parole d'un philosophe; elle en vaut la peine: «Les républicains gouvernent

mal, mais ils se défendent bien.»

Cependant Henri de Brécé, penché sur son bureau, transformait un second pâté d'encre en coléoptère par
l'adjonction d'une tête, de deux antennes et de six pattes. Il jeta un regard satisfait sur son oeuvre, leva la

tête et dit: - Nous avons encore de belles cartes dans notre jeu, l'armée, le clergé....

Henri Léon l'interrompit:

- L'armée, le clergé, la magistrature, la bourgeoisie, les garçons bouchers, tout le train de plaisir de la
République, quoi!... Cependant le train roule, et il roulera jusqu'à ce que le mécanicien arrête la machine.

- Ah! soupira Joseph, si nous avions encore le président Faure!....

- Félix Faure, reprit Henri Léon, s'était mis avec nous par vanité. Il était nationaliste pour chasser chez les
Brécé. Mais il se serait retourné contre nous dès qu'il nous aurait vus sur le point de réussir. Ce n'était pas

son intérêt de rétablir la monarchie. Dame! qu'est-ce que la monarchie lui aurait donné? Nous ne

pouvions pourtant pas lui offrir l'épée de connétable. Regrettons-le; il aimait l'armée; pleurons-le; mais

ne soyons pas inconsolables de sa perte. Et puis il n'était pas le mécanicien. Loubet non plus n'est pas le

mécanicien. Le Président de la République, quel qu'il soit, n'est pas maître de la machine. Ce qui est

terrible, voyez-vous, mes amis, c'est que le train de la République est conduit par un mécanicien fantôme.

On ne le voit pas, et la locomotive va toujours. Cela m'effraye, positivement.

»Et il y a autre chose encore, poursuivit Henri Léon. Il y a la veulerie générale. Je veux vous rapporter à
ce sujet une parole profonde du citoyen Bissolo. C'était quand nous organisions, avec les antisémites, des

manifestations spontanées contre Loubet. Nos bandes traversaient les boulevards en criant: «Panama!

démission! Vive l'armée!» C'était superbe! Le petit Ponthieu et les deux fils du général Decuir tenaient la

tête, huit reflets au chapeau, un oeillet blanc à la boutonnière, à la main une badine à pomme d'or. Et les

meilleurs camelots de Paris formaient la colonne. On avait pu les choisir. Une bonne paye et pas de

risques! Ils auraient été bien fâchés de manquer une telle fête. Aussi quelles gueules, et quels poings, et

quels gourdins!

»Une contre-manifestation ne tardait pas à se produire. Des bandes moins nombreuses et moins brillantes
que les nôtres, aguerries cependant et résolues, s'avançaient à l'encontre de nous, aux cris de «Vive la

République! A bas la calotte!» Parfois, du milieu de nos adversaires, un cri de «Vive Loubet!» s'élevait,

tout surpris lui-même de traverser les airs. Cette clameur insolite excitait, avant d'expirer, la colère des

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