|
Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris
d'encre un ballon, en y ajoutant un filet, des cordages et une nacelle. Derrière lui, sur le mur, une grande photographie était accrochée où le Prince apparaissait très mou, dans sa solennité vulgaire et sa jeunesse épaisse. Des drapeaux aux trois couleurs, fleurdelisés, entouraient cette image. Aux angles de la pièce se déployaient des bannières sur lesquelles des dames vendéennes et des dames bretonnes avaient brodé des lis d'or et des devises royalistes. Sur le panneau du fond, des sabres de cavalerie avec une banderole de carton portant ce cri: « Vive l'armée!» Au-dessous, piquée avec des épingles, une caricature de Joseph Reinach en gorille. Un cartonnier et un coffre-fort composaient, avec un canapé, quatre chaises et le bureau de bois noir, tout le meuble de cette pièce à la fois intime et administrative. Des brochures de propagande s'entassaient par ballots au pied des murs. Debout contre la cheminée, Joseph Lacrisse, secrétaire du Comité départemental de la Jeunesse royaliste, compulsait silencieusement la liste des affiliés. A cheval sur une chaise, le regard fixe et le front plissé, Henri Léon, vice-président des Comités royalistes du Sud-Ouest, développait ses idées. Il passait pour impertinent et chagrin, grand broyeur de noir. Mais ses capacités héréditaires en finance le rendaient précieux à ses associés. Il était fils de ce Léon-Léon, banquier des Bourbons d'Espagne, ruiné au crack de l'Union Générale.
- Ça se resserre, vous avez beau dire, ça se resserre. Je le sens. De jour en jour, le cercle se rétrécit autour de nous. Avec Méline nous avions de l'air, de l'espace, tout l'espace. Nous étions à l'aise, libres de nos mouvements.
Il écarta les coudes et joua des bras, comme pour donner une idée de la facilité qu'on avait à se mouvoir dans ces temps heureux, qui n'étaient plus. Et il poursuivit:
- Avec Méline, nous avions tout. Nous les royalistes, nous avions le gouvernement, l'armée, la magistrature, l'administration, la police.
- Nous avons tout cela encore, dit Henri de Brécé. Et l'opinion est plus que jamais avec nous depuis que le gouvernement est impopulaire.
- Ce n'est plus la même chose. Avec Méline nous étions officieux, nous étions gouvernementaux, nous étions conservateurs. C'était une situation admirable pour conspirer. Ne vous y trompez pas: le Français, pris en masse, est conservateur. Il est casanier. Les déménagements l'effraient. Méline nous avait rendu ce service immense de nous donner l'air rassurant, de nous faire bénins, bénins, aussi bénins que lui. Il disait que c'était nous les républicains, et les populations le croyaient. A voir sa mine, on ne pouvait pas le soupçonner de plaisanter. Il nous avait fait accepter par l'opinion. Le service n'est pas mince!
- Méline, c'était un honnête homme! soupira Henri de Brécé. Il faut lui rendre cette justice.
- C'était un patriote! dit Joseph Lacrisse.
- Avec ce ministre, poursuivit Henri Léon, nous avions tout, nous étions tout, nous pouvions tout. Nous n'avions même pas besoin de nous cacher. Nous n'étions pas en dehors de la République; nous étions au-dessus. Nous la dominions de toute la hauteur de notre patriotisme. Nous étions tout le monde, nous étions la France! Je ne suis pas tendre pour la gueuse. Mais il faut reconnaître que la République est quelquefois bonne fille. Sous Méline, la police était exquise, elle était suave. Je n'exagère pas, elle était suave. A une manifestation royaliste, que vous aviez très gentiment organisée, Brécé, j'ai crié «Vive la police!» à m'égosiller. C'était de bon coeur. Les sergots assommaient les républicains avec entrain!... Gérault-Richard était fichu au bloc pour avoir crié: «Vive la République!» Méline nous faisait la vie trop douce. Une nourrice, quoi! Il nous berçait, il nous a endormis. Mais oui! Le général Decuir lui-même disait: «Du moment que nous avons tout ce que nous pouvons désirer, pourquoi essayer de chambarder la
|