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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

espérances sont permises. Et je suis sûr que, pour réussir, vous n'aurez pas besoin de faire un grand
nombre de victimes. Vos adversaires en foule viendront d'eux-mêmes à vous.

Sa profession de rallié à la République, sans lui interdire de former des voeux pour le rétablissement de
la monarchie, ne lui permettait pas d'accorder une approbation trop ouverte aux moyens violents que le

jeune Lacrisse avait indiqués au dessert. M. de Gromance, qui allait aux bals de la préfecture et était en

coquetterie avec madame Worms-Clavelin, avait gardé un silence de bon goût quand le jeune secrétaire

du Comité royaliste s'était expliqué sur la nécessité de crever le préfet youpin; mais aucune convenance

ne l'empêchait maintenant de louer comme elle le méritait la lettre du prince et de faire entendre qu'il

était prêt à tous les sacrifices pour le salut du pays.

M. de Terremondre n'avait pas moins de patriotisme et ne goûtait pas moins le style de Philippe. Mais il
était si grand collectionneur de curiosités et si ardent amateur d'autographes, qu'il pensait avant tout à

obtenir du jeune Lacrisse la lettre princière, soit par voie d'échange, soit par don gratuit ou sous couleur

d'emprunt. Il s'était procuré par ces divers moyens des lettres de plusieurs personnages mêlés à l'affaire

Dreyfus et il en avait formé un recueil intéressant. Il songeait maintenant à faire le dossier du Complot, et

à y introduire la lettre du prince, comme pièce capitale. Il concevait que ce serait difficile, et sa pensée en

était tout occupée.

- Venez me voir, monsieur Lacrisse, dit-il; venez me voir à Neuilly, où je suis pour quelques jours
encore. Je vous montrerai des pièces assez curieuses. Et nous reparlerons de cette lettre.

Madame de Gromance avait écouté avec toute l'attention convenable le billet du Roi. Elle était du monde.
Elle avait trop d'usage pour ne pas savoir ce qu'on doit aux princes. Elle avait incliné la tête à la parole de

Philippe, comme elle eût fait la révérence au couvert du Roi si elle avait eu l'honneur de le voir passer.

Mais elle manquait d'enthousiasme, et elle n'avait pas le sentiment de la vénération. Et puis elle savait

précisément ce que c'est qu'un prince. Elle avait vu d'aussi près que possible un parent du duc. Ç'avait été

dans une maison discrète du quartier des Champs-Élysées, un après-midi. On s'était dit tout ce qu'on

avait à se dire, et ce jour n'avait point eu de lendemain. Monseigneur avait été convenable, sans

magnificence. Assurément, elle se sentait honorée mais elle n'avait pas le sentiment que cet honneur fût

très particulier ni très extraordinaire. Elle estimait les princes; elle les aimait à l'occasion; elle n'en rêvait

pas. Et la lettre ne l'agitait point. Quant au petit Lacrisse, la sympathie qu'elle éprouvait pour lui n'avait

rien d'ardent ni de tumultueux. Elle comprenait, elle approuvait ce petit jeune homme blond, un peu

grêle, assez gentil, qui n'était pas riche et qui se donnait du mal pour se tirer d'affaire et prendre de

l'importance. Elle aussi savait par expérience que la grande vie n'est pas facile à mener quand on n'a pas

beaucoup d'argent. Ils travaillaient tous deux dans la haute société. C'était un motif de bonne entente.

S'entr'aider à l'occasion, fort bien! Mais voilà tout!

- Mes compliments, monsieur Lacrisse, dit-elle, et mes meilleurs souhaits. Que les impressions de la
baronne Jules étaient plus chevaleresques et plus tendres! La douce Viennoise s'intéressait de tout son

coeur à cet élégant complot, dont l'oeillet blanc était l'emblème. Justement, elle adorait les fleurs! Être

mêlée à une conspiration de gentilshommes en faveur du Roi, c'était pour elle entrer et plonger dans la

vieille noblesse française, pénétrer dans les salons les plus aristocratiques et bientôt, peut-être, aller à la

Cour. Elle était émue, ravie, troublée. Moins ambitieuse encore que tendre, ce qu'elle trouvait à cette

lettre du Prince, dans la sincérité de son coeur aisément ouvert, ce qu'elle trouvait à cette lettre, c'était de

la poésie. Et l'innocente femme le dit comme elle le pensait:

- Monsieur Lacrisse, cette lettre est poétique.

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