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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

comte de Chambord et pour le comte de Paris. Il savait, par expérience, que la République ne se laisse
pas facilement mettre dehors et qu'elle n'est pas aussi bonne fille qu'elle en a l'air. Il se méfiait du Sénat.

Et, gagnant un peu d'argent au Palais, il se résignait volontiers à vivre en France dans une monarchie sans

roi. Il ne partageait point les espérances de son fils Joseph, mais il était trop indulgent pour blâmer

l'ardeur d'une jeunesse enthousiaste.

- Mon père, répondit Joseph Lacrisse, agit de son côté. Moi, j'agis du mien. Nos efforts sont convergents.

Et, se penchant vers madame de Bonmont, il ajouta à voix basse:

- Nous ferons le coup pendant le procès de Rennes.

- Dieu vous entende! dit M. de Gromance avec le soupir d'une piété sincère; car il est temps de sauver la
France.

Il faisait très chaud. On mangea les glaces en silence. Puis la conversation reprit, faible et languissante, et
se traîna en propos intimes et en observations banales. Madame de Gromance et madame de Bonmont

parlèrent toilette.

- Il est question, pour cet hiver, de robes à la bonne femme, dit madame de Gromance qui regarda la
baronne avec satisfaction en se la représentant alourdie par une jupe bouffante.

- Vous ne devineriez pas, dit Gromance, où je suis allé aujourd'hui. Je suis allé au Sénat. Il n'y avait pas
séance. Laprat-Teulet m'a fait visiter le palais. J'ai tout vu, la salle, la galerie des Bustes, la bibliothèque.

C'est un beau local.

Et, ce qu'il ne disait point, dans l'hémicycle où devaient siéger les pairs après la restauration du Roi, il
avait palpé les fauteuils de velours, choisi sa place, au centre. Et avant de sortir, il avait demandé à

Laprat-Teulet où était la caisse. Cette visite au palais des pairs futurs avait ranimé ses convoitises. Il

répéta, dans la grande sincérité de son coeur:

- Sauvons la France, monsieur Lacrisse, sauvons la France: il n'est que temps.

Lacrisse s'en chargeait. Il montra une grande confiance et il affecta une grande discrétion. Il fallait l'en
croire, tout était prêt. On serait sans doute obligé de casser la gueule au préfet Worms-Clavelin et à deux

ou trois autres dreyfusistes du département. Et il ajouta, en avalant un quartier de pêche dans du sucre:

- Cela ira tout seul.

Et le baron Wallstein parla. Il parla longuement, fit sentir sa connaissance des affaires, donna des
conseils et conta des histoires viennoises qui l'amusaient beaucoup.

Puis, en manière de conclusion:

- C'est très bien, dit-il avec un infatigable accent allemand, c'est très bien. Mais il faut reconnaître que
vous avez manqué votre coup aux obsèques du Président Faure. Si je vous parle ainsi, c'est parce que je

suis votre ami. On doit la vérité aux amis. Ne commettez pas une seconde faute, parce que alors vous ne

seriez plus suivis.

Il regarda sa montre, et voyant qu'il n'avait que le temps d'arriver à l'Opéra avant la fin de la
représentation, il alluma un cigare et se leva de table.

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