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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

sous le feuillage, à la lueur des bougies, autour des abat-jour roses sur lesquels volaient les papillons, ces
cinq personnes se sentaient unies dans une même pensée, que Joseph Lacrisse exprima heureusement en

disant:

- Il faut sauver la France!

C'était le temps des grands desseins et des vastes espoirs. Il est vrai qu'on avait perdu le Président Faure
et le ministre Méline qui, le premier en frac et en escarpins et faisant la roue, l'autre en redingote

villageoise et marchant menu dans ses gros souliers ferrés, menaient la République en terre avec la

Justice. Méline avait quitté le pouvoir et Faure avait quitté la vie, au plus beau de la fête. Il est vrai que

les obsèques du Président nationaliste n'avaient pas produit tout ce qu'on en attendait et qu'on avait

manqué le coup du catafalque. Il est vrai qu'après avoir défoncé le chapeau du Président Loubet, ces

messieurs de l'Oeillet blanc et du Bleuet avaient eu les leurs aplatis sous les poings des socialistes. Il est

vrai qu'un ministère républicain s'était constitué et avait trouvé une majorité.

Mais la réaction tenait le clergé, la magistrature, l'armée, l'aristocratie territoriale, l'industrie, le
commerce, une partie de la Chambre et presque toute la presse. Et, comme le disait judicieusement le

jeune Lacrisse, si le garde des sceaux s'avisait de faire opérer des perquisitions au siège des Comités

royalistes et antisémites, il ne trouverait pas dans toute la France un commissaire de police pour saisir des

papiers compromettants.

- C'est égal, dit M. de Terremondre, ce pauvre M. Faure nous a rendu de grands services.

- Il aimait l'armée, soupira madame de Bonmont.

- Sans doute, reprit M. de Terremondre. Et puis il a accoutumé par son faste le peuple à la monarchie.
Après lui, le Roi ne paraîtra pas encombrant et ses équipages ne sembleront pas ridicules.

- Madame de Bonmont fut curieuse de s'assurer que le Roi ferait son entrée à Paris dans un carrosse
traîné par six chevaux blancs.

- Un jour de l'été dernier, poursuivit M. de Terremondre, comme je passais par la rue Lafayette, je trouvai
toutes les voitures arrêtées, des agents formés ça et là en bouquets et des piétons plantés en bordure sur le

trottoir. Un brave homme, à qui je demandai ce que cela voulait dire, me répondit gravement qu'on

attendait depuis une heure le Président, qui rentrait à l'Elysée après une visite à Saint-Denis. J'observai

les badauds respectueux et ces bourgeois qui, attentifs et tranquilles dans leur fiacre au repos, un petit

paquet à la main, manquaient le train avec déférence. Je fus heureux de constater que tous ces gens-là se

formaient docilement aux moeurs de la royauté, et que le Parisien était prêt à recevoir son souverain.

- La ville de Paris n'est plus du tout républicaine. Tout va bien, dit Joseph Lacrisse.

- Tant mieux, dit madame de Bonmont.

- Est-ce que votre père partage vos espérances? demanda M. de Gromance au jeune secrétaire de la
Jeunesse royaliste.

C'est que l'opinion de Maître Lacrisse, avocat des congrégations, n'était pas à mépriser. Maître Lacrisse
travaillait avec l'état-major et préparait le procès de Rennes. Il rédigeait les dépositions des généraux et

les leur faisait répéter. C'était une des lumières nationalistes du barreau. Mais on le soupçonnait de

nourrir peu de confiance dans l'issue des complots monarchiques. Le vieillard avait travaillé jadis pour le

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