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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

deux jeunes têtes plus légères que les phalènes qui volaient autour. Et ce n'était pas en vain que la lune
montrait dans le ciel pâli sa forme blanche et ronde.

- Ces messieurs sont satisfaits? demanda le maître d'hôtel.

Et sans attendre la réponse, il porta ailleurs ses pas vigilants.

Et M. Bergeret dit en souriant:

- Voyez ces gens qui dînent dans l'ombre favorable. Ces petits panaches blancs, et tout au fond, sous ce
grand arbre, ces roses sur un lampion de paille de riz. Ils boivent, ils mangent, ils aiment. Et pour cet

homme ce sont des additions. Ils ont des instincts, des désirs, peut-être même des pensées. Et ce sont des

additions! Quelle force d'âme et de langage! Cet officier de bouche est grand.

- Nous avons dîné bien agréablement, dit M. Mazure en se levant de table. Ce restaurant est fréquenté par
les gens les plus huppés.

- Toutes ces huppes, répondit M. Bergeret, n'étaient peut-être pas du plus haut prix. Cependant il y en
avait d'assez pimpantes. J'ai moins de plaisir, je l'avoue, à voir des gens élégants depuis qu'une machine a

mis en mouvement le fanatisme débile et la cruauté étourdie de ces pauvres petites cervelles. L'Affaire a

révélé le mal moral dont notre belle société est atteinte, comme le vaccin de Koch accuse dans un

organisme les lésions de la tuberculose. Heureusement qu'il y a des profondeurs de flots humains sous

cette écume argentée. Mais quand donc mon pays sera-t-il délivré de l'ignorance et De la haine?

X

La veuve du grand baron, la mère du petit baron, la baronne Jules, cette douce Elisabeth, perdit son ami
Raoul Marcien dans les circonstances qu'on sait [Voir: Histoire contemporaine: L'anneau

d'améthyste
.]. Elle avait trop bon coeur pour vivre seule. Et c'eût été dommage aussi. Il se trouva
qu'une nuit d'été, entre le Bois et l'Étoile, elle eut un nouvel ami. Il convient de rapporter ce fait

particulier qui est lié aux affaires publiques.

La baronne Jules de Bonmont, ayant passé le mois de juin à Montil, au bord de la Loire, traversait Paris
pour se rendre à Gmunden. Sa maison étant close, elle alla dîner dans un restaurant du Bois avec son

frère le baron Wallstein, M. et madame de Gromance, M. de Terremondre et le jeune Lacrisse, qui étaient

comme elle de passage à Paris.

Appartenant tous à la bonne société, ils étaient tous nationalistes. Le baron Wallstein l'était autant que les
autres. Juif autrichien, mis en fuite par les antisémites viennois, il s'était établi en France où il faisait les

fonds d'un grand journal antisémite et se réfugiait dans l'amitié de l'Église et de l'Armée. M. de

Terremondre, petit noble et petit propriétaire, montrait exactement ce qu'il fallait de passions militaristes

et cléricales pour s'identifier à la haute aristocratie terrienne qu'il fréquentait. Les Gromance avaient trop

d'intérêt au rétablissement de la monarchie pour ne le pas désirer sincèrement. Leur situation pécuniaire

était très embarrassée. Madame de Gromance, jolie, bien faite, libre de ses mouvements, se tirait encore

d'affaire. Mais Gromance, qui n'était plus jeune et touchait à l'âge où l'on a besoin de sécurité, de

bien-être, de considération, soupirait après des temps meilleurs et attendait impatiemment la venue du

Roi. Il comptait bien être nommé pair de France par Philippe restauré. Il fondait ses droits à un fauteuil

au Luxembourg sur son état de rallié et il se mettait au nombre de ces républicains de Monsieur Méline,

que le Roi serait obligé de payer pour les avoir. Le jeune Lacrisse était secrétaire de la Jeunesse royaliste

du département où la baronne avait des terres et les Gromance des dettes. Devant la petite table dressée

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