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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris
- Puisque vous êtes républicain, dit M. Bergeret, vous devez vous sentir étranger et solitaire parmi vos concitoyens. Il n'y a plus beaucoup de républicains en France. La République n'en a pas formés. C'est le gouvernement absolu qui forme les républicains. Sur la meule de la royauté ou du césarisme s'aiguise l'amour de la liberté, qui s'émousse dans un pays libre, ou qui se croit libre. Ce n'est guère l'usage d'aimer ce qu'on a. Aussi bien la réalité n'est pas bien aimable. Il faut de la sagesse pour s'en contenter. On peut dire qu'aujourd'hui les Français âgés de moins de cinquante ans ne sont pas républicains.
- Ils ne sont pas monarchistes.
- Non, ils ne sont pas monarchistes, car, si les hommes n'aiment pas souvent ce qu'ils ont, parce que ce qu'ils ont n'est pas souvent aimable, ils craignent le changement pource qu'il contient d'inconnu. L'inconnu est ce qui leur fait le plus de peur. Il est le réservoir et la source de toute épouvante. Cela est sensible dans le suffrage universel, qui produirait des effets incalculables sans cette terreur de l'inconnu qui l'anéantit. Il y a en lui une force qui devrait opérer des prodiges de bien ou de mal. Mais la peur de ce que les changements contiennent d'inconnu l'arrête, et le monstre tend le col au licou.
- Ces messieurs prendront peut-être une pêche au marasquin, dit le maître d'hôtel.
Sa voix était douce et persuasive, et ses regards vigilants parcouraient l'étendue des tables servies. Mais M. Bergeret ne lui fit point de réponse, il voyait venir sur le chemin sablé une dame coiffée d'un lampion Louis XIV en paille de riz tout fleuri de roses, et vêtue d'une robe de mousseline blanche, au corsage un peu flottant, serré à la taille par une ceinture rose. La ruche montante, qui lui enveloppait le cou, mettait comme une collerette d'ailes autour de sa tète de chérubin. M. Bergeret reconnut madame de Gromance, dont la rencontre charmante l'avait plus d'une fois troublé dans l'âpre monotonie des rues provinciales. Il vit qu'elle était accompagnée d'un jeune homme élégant et trop correct pour ne pas paraître ennuyé.
Ce jeune homme s'arrêta devant une table voisine de celle qu'occupaient l'archiviste et le professeur. Mais madame de Gromance, ayant jeté un regard autour d'elle, aperçut M. Bergeret. Son visage en prit un air de dépit et elle entraîna son compagnon dans les profondeurs de la pelouse, jusque sous l'ombre d'un grand arbre. A la vue de madame de Gromance M. Bergeret ressentit cette douceur cruelle que donne aux âmes voluptueuses la beauté des formes vivantes.
Il demanda au maître d'hôtel s'il connaissait ce monsieur et cette dame.
- Je les connais sans les connaître, répondit le maître d'hôtel. Ils viennent souvent ici, mais je ne pourrais dire leurs noms. Nous voyons tant de monde! Samedi il y avait des additions sur l'herbe et sous les arbres jusqu'à la haie vive qui ferme la pelouse. - Vraiment? dit M. Bergeret, il y avait des additions sous tous ces arbres?
- Et sur la terrasse et dans le kiosque.
Occupé à fendre des amandes, M. Mazure n'avait pas vu la robe de mousseline blanche. Il demanda de quelle femme on parlait. Mais M. Bergeret se donna l'avantage de garder le secret de madame de Gromance, et ne répondit pas.
Cependant la nuit était venue. Sur le gazon assombri et sous le feuillage obscur, ça et là, une lueur adoucie par une dentelle de papier blanc ou rose marquait la place d'une table et laissait apercevoir, dans une auréole, des formes mouvantes. Sous une de ces clartés discrètes, le petit plumet blanc d'un chapeau de paille se rapprochait peu à peu du crâne luisant d'un homme mûr. A la clarté voisine se devinaient
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