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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

Riquet ne fit point de réponse. Quand il se tenait sous la table, jamais il ne demandait de nourriture. Les
plats, si bonne qu'en fût l'odeur, il n'en réclamait point sa part. Et même il n'osait toucher à ce qui lui était

offert. Il refusait de manger dans une salle à manger humaine. M. Bergeret, qui était affectueux et

compatissant, aurait eu plaisir à partager son repas avec son compagnon. Il avait tenté, d'abord, de lui

couler quelques menus morceaux. Il lui avait parlé obligeamment, mais non sans cette superbe qui trop

souvent accompagne la bienfaisance. Il lui avait dit:

- Lazare, reçois les miettes du bon riche, car pour toi, du moins, je suis le bon riche.

Mais Riquet avait toujours refusé. La majesté du lieu l'épouvantait. Et peut-être aussi avait-il reçu, dans
sa condition passée, des leçons qui l'avaient instruit à respecter les viandes du maître.

Un jour, M. Bergeret s'était fait plus pressant que de coutume. Il avait tenu longtemps sous le nez de son
ami un morceau de chair délicieuse. Riquet avait détourné la tête et, sortant de dessous la nappe, il avait

regardé le maître de ses beaux yeux humbles, pleins de douceur et de reproche, qui disaient:

- Maître, pourquoi me tentes-tu?

Et, la queue basse, les pattes fléchies, se traînant sur le ventre en signe d'humilité, il était allé s'asseoir
tristement sur son derrière, contre la porte. Il y était resté tout le temps du repas. Et M. Bergeret avait

admiré la sainte patience de son petit compagnon noir.

Il connaissait donc les sentiments de Riquet. C'est pourquoi il n'insista pas, cette fois. Il n'ignorait pas
d'ailleurs que Riquet, après le dîner auquel il assistait avec respect, irait manger avidement sa pâtée, dans

la cuisine, sous l'évier, en soufflant et en reniflant tout à son aise. Rassuré à cet endroit, il reprit le cours

de ses pensées.

C'était pour les héros, songeait-il, une grande affaire que de manger. Homère n'oublie pas de dire que,
dans le palais du blond Ménélas, Étéonteus, fils de Boéthos, coupait les viandes et faisait les parts. Un roi

était digne de louanges quand chacun, à sa table, recevait sa juste part du boeuf rôti. Ménélas connaissait

les usages. Hélène aux bras blancs faisait la cuisine avec ses servantes. Et l'illustre Étéonteus coupait les

viandes. L'orgueil d'une si noble fonction reluit encore sur la face glabre de nos maîtres d'hôtel. Nous

tenons au passé par des racines profondes. Mais je n'ai pas faim, je suis petit mangeur. Et de cela encore

Angélique Borniche, cette femme primitive, me fait un grief. Elle m'estimerait davantage si j'avais

l'appétit d'un Atride ou d'un Bourbon.

M. Bergeret en était à cet endroit de ses réflexions, quand Riquet, se levant de dessus son coussin, alla
aboyer devant la porte.

Cette action était remarquable parce qu'elle était singulière. Cet animal ne quittait jamais son coussin
avant que son maître se fût levé de sa chaise.

Riquet aboyait depuis quelques instants lorsque la vieille Angélique, montrant par la porte entr'ouverte
un visage bouleversé, annonça que «ces demoiselles» étaient arrivées. M. Bergeret comprit qu'elle parlait

de Zoé, sa soeur, et de sa fille Pauline qu'il n'attendait pas si tôt. Mais il savait que sa soeur Zoé avait des

façons brusques et soudaines. Il se leva de table. Cependant Riquet, au bruit des pas, qui maintenant

s'entendaient dans le corridor, poussait de terribles cris d'alarme. Sa prudence de sauvage, qui avait

résisté à une éducation libérale, l'induisait à croire que tout étranger est un ennemi. Il flairait pour lors un

grand péril, l'épouvantable invasion de la salle à manger, des menaces de ruine et de désolation.

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