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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

Il y favorisa les ligues des pieux décerveleurs, et les fit prospérer si merveilleusement que les citoyens
Francis de Pressensé, Jean Psichari, Octave Mirbeau et Pierre Quillard, venus au chef-lieu pour y parler

en hommes libres, crurent entrer dans une ville du XVIe siècle. Ils n'y trouvèrent que des papistes

idolâtres qui poussaient des cris de mort et les voulaient massacrer. Et comme M. Worms-Clavelin

convaincu, dès le jugement de 1894, que Dreyfus était innocent, ne faisait pas mystère de cette

conviction, après dîner, en fumant son cigare, les nationalistes, dont il servait la cause, avaient lieu de

compter sur un appui loyal, qui ne dépendait point d'un sentiment personnel.

Cette ferme tenue du département dont il gardait les archives imposait grandement à M. Mazure, qui était
un jacobin ardent et capable d'héroïsme, mais qui, comme la troupe des héros, ne marchait qu'au

tambour. M. Mazure n'était pas une brute. Il croyait devoir aux autres et à lui-même d'expliquer sa

pensée. Après le potage, en attendant la truite, il dit, accoudé à la table:

- Mon cher Bergeret, je suis patriote et républicain. Que Dreyfus soit innocent ou coupable, je n'en sais
rien. Je ne veux pas le savoir, ce n'est pas mon affaire. Il est peut-être innocent. Mais certainement les

dreyfusistes sont coupables. En substituant leur opinion personnelle à une décision de la justice

républicaine, ils ont commis une énorme impertinence. De plus, ils ont agité le pays républicain. Le

commerce en souffre.

- Voilà une jolie femme, dit M. Bergeret, elle est longue, svelte et d'un seul jet comme un jeune arbre.

- Peuh! dit M. Mazure, c'est une poupée.

- Vous en parlez bien légèrement, dit M. Bergeret. Quand une poupée est vivante, c'est une grande force
de la nature.

- Moi, dit M. Mazure, je ne me soucie ni de celle-là ni d'aucune autre femme. Cela tient peut-être à ce
que la mienne est très bien faite.

Il le disait et voulait le croire. A la vérité, il avait épousé la vieille servante-maîtresse des deux
archivistes, ses prédécesseurs. Pendant dix ans, elle avait été tenue à l'écart de la société bourgeoise. Mais

son mari ayant adhéré aux ligues nationalistes du département, elle avait été reçue tout de suite dans le

meilleur monde du chef-lieu. La générale Cartier de Chalmot se montrait avec elle, et la colonelle

Despautères ne la quittait plus.

- Ce que je reproche surtout aux dreyfusards, ajouta M. Mazure, c'est d'avoir affaibli, énervé la défense
nationale et diminué notre prestige au dehors.

Le soleil jetait ses derniers rayons de pourpre entre les troncs noirs des arbres. M. Bergeret crut honnête
de répondre:

- Considérez, mon cher Mazure, que si la cause d'un obscur capitaine est devenue une affaire nationale, la
faute en est non point à nous, mais aux ministres qui firent du maintien d'une condamnation erronée et

illégale un système de gouvernement. Si le garde des sceaux avait fait son devoir en procédant à la

révision dès qu'il lui fut démontré qu'elle était nécessaire, les particuliers auraient gardé le silence. C'est

dans la vacance lamentable de la justice que leurs voix se sont élevées. Ce qui a troublé le pays, ce qui

était de sorte à lui nuire au dedans et au dehors, c'était que le pouvoir s'obstinât dans une iniquité

monstrueuse qui, de jour en jour, grossissait sous les mensonges dont on s'efforçait de la couvrir.

- Qu'est-ce que vous voulez?... répliqua M. Mazure, je suis patriote et républicain.

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