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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

ce qui eust été bien lamentable aventure. Mais un jour vint que les Trublions crevèrent pour ce qu'ils
estoient pleins de vent.»

M. Bergeret posa le feuillet sur sa table. Il avait terminé sa lecture.

- Ces vieux livres, dit-il, amusent et divertissent l'esprit. Ils nous font oublier le temps présent.

- En effet, dit M. Goubin.

Et il sourit, ce qu'il n'avait point coutume de faire.

IX

Durant les vacances, M. Mazure, archiviste départemental, vint passer quelques jours à Paris pour
solliciter dans les bureaux du ministère la croix de la Légion d'honneur, faire des recherches historiques

aux Archives nationales et voir le Moulin-Rouge. Avant d'accomplir ces travaux, il fit visite, le

lendemain de sa venue, vers six heures après midi, à M. Bergeret, qui l'accueillit favorablement. Et

comme la chaleur du jour accablait les hommes retenus à la ville, sous des toits brûlants et dans des rues

pleines d'une acre poussière, M. Bergeret eut une pensée gracieuse. Il emmena M. Mazure au Bois, dans

un cabaret où de petites tables étaient dressées sous les arbres, au bord d'une eau dormante.

Là, dans l'ombre fraîche et la paix du feuillage, en faisant un dîner fin, ils échangèrent des propos
familiers, traitant tour à tour des bonnes études et des façons diverses d'aimer. Puis, sans dessein

concerté, par une inclination fatale, ils parlèrent de l'Affaire.

M. Mazure était dans un grand trouble à ce sujet. Jacobin de doctrine et de tempérament, patriote comme
Barère et Saint-Just, il s'était joint à la foule nationaliste du département et avait poussé de grands cris en

compagnie des royalistes et des cléricaux, ses bêtes noires, dans l'intérêt supérieur de la patrie, pour

l'unité et l'indivisibilité de la République. Il était même entré dans la ligue présidée par M. Panneton de

La Barge, et cette ligue ayant voté une adresse au Roi, il commençait à croire qu'elle n'était pas

républicaine, et il n'était plus tranquille sur les principes. Quant au fait, ayant la pratique des textes et

n'étant point incapable de conduire son esprit dans des recherches critiques d'une difficulté médiocre, il

éprouvait quelque embarras à soutenir le système de ces faussaires qui, pour la perte d'un innocent,

déployèrent, dans la fabrication et la falsification des pièces, une audace inconnue jusqu'alors. Il se

sentait environné d'impostures. Pourtant il ne reconnaissait pas qu'il s'était trompé. Un tel aveu n'est

possible qu'aux esprits d'une qualité particulière. M. Mazure soutenait au contraire qu'il avait raison. Et il

est juste de reconnaître qu'il était maintenu, serré, pressé, comprimé dans l'ignorance par la masse

compacte de ses concitoyens. La connaissance de l'enquête et la discussion des documents n'avaient point

pénétré dans cette ville mollement assise sur les vertes pentes d'un fleuve paresseux. Pour écarter la

lumière, il y avait là, dans les fonctions publiques et dans les magistratures, tout ce monde de politiciens

et de cléricaux que M. Méline abritait naguère encore sous les pans de sa redingote villageoise, et qui y

prospéraient dans l'ignorance consentie de la vérité. Cette élite, mettant l'iniquité dans les intérêts de la

patrie et de la religion, la rendait respectable à tous, même au pharmacien radical-socialiste, Mandar. Le

département était d'autant mieux gardé contre toute divulgation des faits les plus avérés qu'il était

administré par un préfet israélite. M. Worms-Clavelin se croyait tenu, par cela seul qu'il était juif, à servir

les intérêts des antisémites de son administration avec plus de zèle que n'en eût déployé à sa place un

préfet catholique. D'une main prompte et sûre il étouffa dans le département le parti naissant de la

revision.

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