|
Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris
iij coquillons bien aigres, xxj marranes, un quarteron de bons moines mendiants, viij faiseurs d'almanachs, lv démagogues misoxènes, xénophobes, xénoctones et xénophages; et six boisseaux de gentilshommes dévots à la belle dame de Bourdes, en Navarre.
»Par ainsi avoient chefs divers et contraires les Trublions. Et estoit bien importune engeance, et de mesme que Harpyes, ainsy que rapporte Virgilius, assises dessus les arbres, crioient horriblement et gastoient tout ce qui gisoit dessoubs elles, semblablement ces maulvais Trublions se guindoient es corniches et pinacles des hostels et ecclises pour de là despiter, garbouiller, embouser et compisser les bourgeois débonnaires.
»Et avoient diligemment choisi ung vieil coronel, du nom de Gelgopole, le plus inepte es guerres que ils eussent peu trouver, et le plus ennemi de toute justice et contempteur des lois augustes, pour en faire leur idole et parangon, et alloient criant par la ville: «Longue vie au vieil coronel!» Et les petits grimauds d'école piaillaient semblablement à leur derrière: «Longue vie au vieil coronel!» Faisoient les dicts Trublions force assemblées et conventicules, en lesquelles vociféraient la santé du vieil coronel, d'une telle véhémence de gueule, que les airs en estoient estonnés et que les oiseaux qui voloient pour lors sur leurs testes en tomboient estourdis et morts. De vray, estoit bien vilaine manie et phrénésie très horrible.
»Cuidoient les dicts Trublions que pour bien servir la cité et mériter la couronne civique, laquelle est faicte de feuilles de chesne nouées par une bandelette de laine, sans plus, et honorable entre toutes couronnes, faut jecter cris furieux et discours très insanes, et que ceulx qui poussent la charrue, et ceulx-là qui faulchent et moissonnent, mènent paistre les trouppeaux et greffent leurs poiriers, en ce doux pays de vignes, de bleds, de vertes prairies et de jardins fruictiers, ne servent point la cité, ni ces compaignons qui taillent la pierre et bastissent en les villes et villaiges des maisons couvertes de tuile rouge et de fine ardoise, ni les tisserans, ni les verriers, ni les carriers qui oeuvrent es entrailles de Cybèle, et que ne la servent point les doctes hommes qui labourent en leurs estudes clauses et librairies bien amples, à cognoistre beaux secrets de nature, ni les mères allaictans leurs nourrissons, ni ceste bonne vieille filant sa quenouille au coin du feu et faisant des contes à ses petits enfans; mais que ils servent la cité ces Trublions à braire comme asnes en foire. Et disons, pour estre juste, que, ce faisant, pensoient bien faire. Car ne avoient en propre que les nuages de leur cerveau et le vent de leur bouche, et souffloient à force pour le bien public et commun prouffict.
«Et ne crioient pas tant seulement «Longue vie au vieil coronel!» ains crioient encore sans répit qu'ilz amaient la cité. En quoi ils faisoient griève offense aux aultres citoyens, en donnant à entendre que ceulx-ci, qui ne crioient point, n'amaient point la cité maternelle et doux lieu de naissance. Ce qui est imposture manifeste et insupportable injure, car les hommes sucent avec le premier laict ce naturel amour, et est doux à respirer l'air natal. Or estoient de ce temps en la ville et contrée moult prud'hommes et saiges, lesquels amaient leur cité et republicque d'une plus chère et pure amour que oncques ne l'amèrent ces Trublions. Car ils vouloient les dicts prud'hommes que leur ville demourast saige comme eux, toute florie de grâces et vertus, portant gentiment en sa dextre la vergette d'or que surmonte la main de justice, et fust toute riante, pacifique et libre, et non point du tout, comme à contre fil la souhaitaient ces Trublions, tenant es mains gros baston à escarbouiller les bons citoyens et benoist chapelet à marmonner des ave, orde et mauvaise et misérablement soubmise au vieil coronel Gelgopole et à
|