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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

peur naturelle, qui fut la conseillère de tes ancêtres et des miens, à l'âge des cavernes, la peur qui fit les
dieux et les crimes, te détourne des malheureux et t'ôte la pitié. Et tu ne veux pas être juste. Tu regardes

comme une figure étrangère la face blanche de la Justice, divinité nouvelle, et tu rampes devant les vieux

dieux, noirs comme toi, de la violence et de la peur. Tu admires la force brutale parce que tu crois qu'elle

est la force souveraine, et que tu ne sais pas qu'elle se dévore elle-même. Tu ne sais pas que toutes les

ferrailles tombent devant une idée juste.

Tu ne sais pas que la force véritable est dans la sagesse et que les nations ne sont grandes que par elle. Tu
ne sais pas que ce qui fait la gloire des peuples, ce ne sont pas les clameurs stupides, poussées sur les

places publiques, mais la pensée auguste, cachée dans quelque mansarde et qui, un jour, répandue par le

monde, en changera la face. Tu ne sais pas que ceux-là honorent leur patrie qui, pour la justice, ont

souffert la prison, l'exil et l'outrage. Tu ne sais pas.

VIII

M. Bergeret, dans son cabinet de travail, conversait avec M. Goubin, son élève.

- J'ai découvert, aujourd'hui, dit-il, dans la bibliothèque d'un ami, un petit livre rare et peut-être unique.
Soit qu'il l'ignore, soit qu'il le dédaigne, Brunet ne le cite pas dans son Manuel. C'est un petit in-douze,

intitulé: Les charactères et pourtraictures tracés d'après les modelles anticques. Il fut imprimé

dans la docte rue Saint-Jacques, en 1538.

- En connaissez-vous l'auteur? demanda M. Goubin.

- C'est un sieur Nicole Langelier, Parisien, répondit M. Bergeret. Il n'écrit pas aussi agréablement
qu'Amyot. Mais il est clair et plein de sens. J'ai pris plaisir à lire son ouvrage, et j'en ai copié un chapitre

fort curieux. Voulez-vous l'entendre?

- Bien volontiers, répondit M. Goubin. M. Bergeret prit un papier sur sa table et lut ce titre:

Des Trublions qui nasquirent en la Republicque. M. Goubin demanda quels étaient ces
Trublions. M. Bergeret lui répondit que peut-être il le saurait par la suite, et qu'il était bon de lire un texte

avant de le commenter. Et il lut ce qui suit:

«Lors parurent gens dans la ville qui poussoient grands cris, et feurent dicts les Trublions, pour ce que ils
servoient ung chef nommé Trublion, lequel estoit de haut lignage, mais de peu de sçavoir et en grande

impéritie de jeunesse. Et avoient les Trublions ung autre chef, nommé Tintinnabule, lequel faisoit beaux

discours et carmes mirifiques. Et avoit esté piteusement mis hors la republicque par loi et usaige de

ostracisme. De vray le dict Tintinnabule estoit contraire à Trublion. Quand cettuy tiroit en aval cet autre

tiroit en amont. Mais les Trublions n'en avoient cure, étant si fols gens, que ne sçavoient où alloient.

»Et vivoit lors en la montaigne un villageois qui avoit nom Robin Mielleux, jà tout chenu, en semblance
de fouyn, ou blereau, de grande ruse et cautèle, et bien expert en l'art de feindre, qui pensoit gouverner la

cité par le moyen de ces Trublions, et les flattoit et, pour les attirer à soy, leur siffloit d'une voix doucette

comme flûte, selon les guises de l'oyseleur qui va piper les oisillons. Estoit le bon Tintinnabule esbahi et

marri de telles piperies et avoit grand paour que Robin Mielleux lui prist ses oisons.

»Dessoubs Trublion, Tintinnabule et Robin Mielleux, tenoient commandemans dans la caterve
trublionne:

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