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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

»Et là-dessus, les camarades ont fait aller leurs battoirs. Mais, je vous le demande, est-ce que c'est
comme ça que devait parler un vieux communard, un bon révolutionnaire? Je n'ai pas d'instruction

comme le citoyen Fléchier, qui a étudié dans les livres de Marx. Mais je me suis bien aperçu qu'il ne

raisonnait pas droit. Parce qu'il me semble que le socialisme; qui est la vérité, est aussi la justice et la

bonté, que tout ce qui est juste et bon en sort naturellement comme la pomme du pommier. Il me semble

que combattre une injustice, c'est travailler pour nous, les prolétaires, sur qui pèsent toutes les injustices.

A mon idée, tout ce qui est équitable est un commencement de socialisme. Je pense comme Jaurès que

marcher avec les défenseurs de la violence et du mensonge, c'est tourner le dos à la révolution sociale. Je

ne connais ni juifs ni chrétiens. Je ne connais que des hommes, et je ne fais de distinction entre eux que

de ceux qui sont justes et de ceux qui sont injustes. Qu'ils soient juifs ou chrétiens, il est difficile aux

riches d'être équitables. Mais quand les lois seront justes, les hommes seront justes. Dès à présent les

collectivistes et les libertaires préparent l'avenir en combattant toutes les tyrannies et en inspirant aux

peuples la haine de la guerre et l'amour du genre humain. Nous pouvons dès à présent faire un peu de

bien. C'est ce qui nous empêchera de mourir désespérés et la rage au coeur. Car bien sûr nous ne verrons

pas le triomphe de nos idées, et quand le collectivisme sera établi sur le monde, il y aura beau temps que

je serai sorti de ma soupente les pieds devant.... Mais je jase et le temps file.»

Il tira sa montre et voyant qu'il était onze heures, il endossa sa veste, ramassa ses outils, enfonça sa
casquette jusqu'à la nuque et dit sans se retourner:

- Pour sûr que la bourgeoisie est pourrie! Ça s'est vu du reste dans l'affaire Dreyfus.

Et il s'en alla déjeuner.

Alors, soit qu'en son léger sommeil un songe eût effrayé son âme obscure, soit qu'épiant, à son réveil, la
retraite de l'ennemi, il en prit avantage, soit que le nom qu'il venait d'entendre l'eût rendu furieux, ainsi

que le maître feignit de le croire, Riquet s'élança la gueule ouverte et le poil hérissé, les yeux en flammes,

sur les talons de Roupart qu'il poursuivit de ses aboiements frénétiques.

Demeuré seul avec lui, M. Bergeret lui adressa, d'un ton plein de douceur, ces paroles attristées:

- Toi aussi, pauvre petit être noir, si faible en dépit de tes dents pointues et de ta gueule profonde, qui, par
l'appareil de la force, rendent ta faiblesse ridicule et ta poltronnerie amusante, toi aussi tu as le culte des

grandeurs de chair et la religion de l'antique iniquité. Toi aussi tu adores l'injustice par respect pour

l'ordre social qui t'assure ta niche et ta pâtée. Toi aussi tu tiendrais pour véritable un jugement irrégulier,

obtenu par le mensonge et la fraude. Toi aussi tu es le jouet des apparences. Toi aussi tu te laisses séduire

par des mensonges. Tu te nourris de fables grossières. Ton esprit ténébreux se repaît de ténèbres. On te

trompe et tu te trompes avec une plénitude délicieuse. Toi aussi tu as des haines de race, des préjugés

cruels, le mépris des malheureux.

Et comme Riquet tournait sur lui un regard d'une innocence infinie, M. Bergeret reprit avec plus de
douceur encore:

- Je sais: tu as une bonté obscure, la bonté de Caliban. Tu es pieux, tu as ta théologie et ta morale, tu crois
bien faire. Et puis tu ne sais pas. Tu gardes la maison, tu la gardes même contre ceux qui la défendent et

qui l'ornent. Cet artisan que tu voulais en chasser a, dans sa simplicité, des pensées admirables. Tu ne l'as

pas écouté.

Tes oreilles velues entendent non celui qui parle le mieux, mais celui qui crie le plus fort. Et la peur, la

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