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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

liberté. Ils ne se rangeaient pas alors dans le parti du mensonge, de l'injustice et de la tyrannie.

»L'Empire détruisit la Pépinière. Ce fut une mauvaise oeuvre. Les choses ont leur âme. Avec ce jardin
périrent les nobles pensées des jeunes hommes. Que de beaux rêves, que de vastes espérances ont été

formés devant la Velléda romantique de Maindron! Nos étudiants ont aujourd'hui des palais, avec le

buste du Président de la République sur la cheminée de la salle d'honneur. Qui leur rendra les allées

sinueuses de la Pépinière, où ils s'entretenaient des moyens d'établir la paix, le bonheur et la liberté du

monde? Qui leur rendra le jardin où ils répétaient, dans l'air joyeux, au chant des oiseaux, les paroles

généreuses de leurs maîtres Quinet et Michelet?

- Sans doute, dit mademoiselle Bergeret; ils étaient pleins d'ardeur, ces étudiants d'autrefois. Mais enfin
ils sont devenus des médecins et des notaires dans leurs provinces. Il faut se résigner à la médiocrité de la

vie. Tu le sais bien, que c'est une chose très difficile que de vivre, et qu'il ne faut pas beaucoup exiger des

hommes.... Enfin, tu es content de ton appartement?

- Oui. Et je suis sûr que Pauline sera ravie. Elle a une jolie chambre.

- Sans doute. Mais les jeunes filles ne sont jamais ravies.

- Pauline n'est pas malheureuse avec nous.

- Non, certes. Elle est très heureuse. Mais elle ne le sait pas.

- Je vais rue Saint-Jacques, dit M. Bergeret, demander à Roupart de me poser des tablettes de bois dans
mon cabinet de travail.

VII

M. Bergeret aimait et estimait hautement les gens de métier. Ne faisant point de grands aménagement, il
n'avait guère occasion d'appeler des ouvriers; mais, quand il en employait un, il s'efforçait de lier

conversation avec lui, comptant bien en tirer quelques paroles substantielles.

Aussi fit-il un gracieux accueil au menuisier Roupart qui vint, un matin, poser des bibliothèques dans le
cabinet de travail.

Cependant, couché à sa coutume, au fond du fauteuil de son maître, Riquet dormait en paix. Mais le
souvenir immémorial des périls qui assiégeaient leurs aïeux sauvages dans les forêts rend léger le

sommeil des chiens domestiques. Il convient de dire aussi que cette aptitude héréditaire au prompt réveil

était entretenue chez Riquet par le sentiment du devoir. Riquet se considérait lui-même comme un chien

de garde. Fermement convaincu que sa fonction était de garder la maison, il en concevait une heureuse

fierté.

Par malheur, il se figurait les maisons comme elles sont dans les campagnes et dans les Fables de La
Fontaine, entre cour et jardin, et telles qu'on en peut faire le tour en flairant le sol parfumé des odeurs des

bêtes et du fumier. Il ne se mettait pas dans l'esprit le plan de l'appartement que son maître occupait au

cinquième étage d'un grand immeuble. Faute de connaître les limites de son domaine, il ne savait pas

précisément ce qu'il avait à garder. Et c'était un gardien féroce. Pensant que la venue de cet inconnu en

pantalon bleu rapiécé, qui sentait la sueur et traînait des planches, mettait la demeure en péril, il sauta à

bas du fauteuil et se mit à aboyer à l'homme, en reculant devant lui avec une lenteur héroïque. M.

Bergeret lui ordonna de se taire, et il obéit à regret, surpris et triste de voir son dévouement inutile et ses

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