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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

seulement quand ils en eurent fait un énorme cylindre qu'il fut permis à l'humble noce de monter les
marches nues. J'observais ces bonnes gens qui semblaient assez amusés de l'aventure. Les petits

consentent avec une admirable facilité à l'inégalité sociale, et Lamennais a bien raison de dire que la

société repose tout entière sur la résignation des pauvres.

- Nous sommes arrivés, dit mademoiselle Bergeret.

- Je suis essoufflé, dit M. Bergeret.

- Parce que tu as parlé, dit mademoiselle Bergeret. Il ne faut pas faire des récits en montant les escaliers.

- Après tout, dit M. Bergeret, c'est le sort commun des sages de vivre sous les toits. La science et la
méditation sont, pour une grande part, renfermées dans des greniers. Et, à bien considérer les choses, il

n'y a pas de galerie de marbre qui vaille une mansarde ornée de belles pensées.

- Cette pièce, dit mademoiselle Bergeret, n'est pas mansardée; elle est éclairée par une belle fenêtre, et tu
en feras ton cabinet de travail.

En entendant ces mots, M. Bergeret regarda ces quatre murs avec effarement, et il avait l'air d'un homme
au bord d'un abîme.

- Qu'est-ce que tu as? demanda sa soeur inquiète.

Mais il ne répondit pas. Cette petite pièce carrée, tendue de papier clair, lui apparaissait noire de l'avenir
inconnu. Il y entrait d'un pas craintif et lent, comme s'il pénétrait dans l'obscure destinée. Et mesurant sur

le plancher la place de sa table de travail:

- Je serai là, dit-il. Il n'est pas bon de considérer avec trop de sentiment les idées de passé et de futur. Ce
sont des idées abstraites, que l'homme ne possédait pas d'abord et qu'il acquit avec effort, pour son

malheur. L'idée du passé est elle-même assez douloureuse. Personne, je crois, ne voudrait recommencer

la vie en repassant exactement par tous les points déjà parcourus. Il y a des heures aimables et des

moments exquis; je ne le nie point. Mais ce sont des perles et des pierreries clairsemées sur la trame rude

et sombre des jours. Le cours des années est, dans sa brièveté, d'une lenteur fastidieuse, et s'il est parfois

doux de se souvenir, c'est que nous pouvons arrêter nôtre esprit sur un petit nombre d'instants. Encore

cette douceur est-elle pâle et triste. Quant à l'avenir, on ne le peut regarder en face, tant il y a de menaces

sur son visage ténébreux. Et lorsque tu m'as dit, Zoé: «Ce sera ton cabinet de travail», je me suis vu dans

l'avenir, et c'est un spectacle insupportable. Je crois avoir quelque courage dans la vie; mais je réfléchis,

et la réflexion nuit beaucoup à l'intrépidité.

- Ce qui était difficile, dit Zoé, c'était de trouver trois chambres à coucher.

- Assurément, répondit M. Bergeret, l'humanité dans sa jeunesse ne concevait pas comme nous l'avenir et
le passé. Or ces idées qui nous dévorent n'ont point de réalité en dehors de nous. Nous ne savons rien de

la vie; son développement dans le temps est une pure illusion. Et c'est par une infirmité de nos sens que

nous ne voyons pas demain réalisé comme hier. On peut fort bien concevoir des êtres organisée de façon

à percevoir simultanément des phénomènes qui nous apparaissent séparés les uns des autres par un

intervalle de temps appréciable. Et nous-mêmes nous ne percevons pas dans l'ordre des temps la lumière

et le son. Nous-mêmes nous embrassons d'un seul regard, en levant les yeux au ciel, des aspects qui ne

sont point contemporains. Les lueurs des étoiles, qui se confondent dans nos yeux, y mélangent en moins

d'une seconde des siècles et des milliers de siècles. Avec des appareils autres que ceux dont nous

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