bibliotheq.net - littérature française
 

Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

- Eh bien! veuillez le découper, dit M. Bergeret, inhabile aux armes, et tout à fait incapable de faire
oeuvre d'écuyer tranchant.

- Je veux bien, dit Angélique; mais ce n'est pas aux femmes, c'est aux messieurs à découper la volaille.

- Je ne sais pas découper.

- Monsieur devrait savoir.

Ces propos n'étaient point nouveaux; Angélique et son maître les échangeaient chaque fois qu'une
volaille rôtie venait sur la table. Et ce n'était pas légèrement, ni certes pour épargner sa peine, que la

servante s'obstinait à offrir au maître le couteau à découper, comme un signe de l'honneur qui lui était dû.

Parmi les paysans dont elle était sortie et chez les petits bourgeois où elle avait servi, il est de tradition

que le soin de découper les pièces appartient au maître. Le respect des traditions était profond dans son

âme fidèle. Elle n'approuvait pas que M. Bergeret y manquât, qu'il se déchargeât sur elle d'une fonction

magistrale et qu'il n'accomplit pas lui-même son office de table, puisqu'il n'était pas assez grand seigneur

pour le confier à un maître d'hôtel, comme font les Brécé, les Bonmont et d'autres à la ville ou à la

campagne. Elle savait à quoi l'honneur oblige un bourgeois qui dîne dans sa maison et elle s'efforçait, à

chaque occasion, d'y ramener M. Bergeret.

- Le couteau est fraîchement affûté. Monsieur peut bien lever une aile. Ce n'est pas difficile de trouver le
joint, quand le poulet est tendre.

- Angélique, veuillez découper cette volaille.

Elle obéit à regret, et alla, un peu confuse, découper le poulet sur un coin du buffet. A l'endroit de la
nourriture humaine, elle avait des idées plus exactes mais non moins respectueuses que celles de Riquet.

Cependant M. Bergeret examinait, au dedans de lui-même, les raisons du préjugé qui avait induit cette
bonne femme à croire que le droit de manier le couteau à découper appartient au maître seul. Ces raisons,

il ne les cherchait pas dans un sentiment gracieux et bienveillant de l'homme se réservant une tâche

fatigante et sans attrait. On observe, en effet, que les travaux les plus pénibles et les plus dégoûtants du

ménage demeurent attribués aux femmes, dans le cours des âges, par le consentement unanime des

peuples. Au contraire, il rapporta la tradition conservée par la vieille Angélique à cette antique idée que

la chair des animaux, préparée pour la nourriture de l'homme, est chose si précieuse, que le maître seul

peut et doit la partager et la dispenser. Et il rappela dans son esprit le divin porcher Eumée recevant dans

son étable Ulysse qu'il ne reconnaissait pas, mais qu'il traitait avec honneur comme un hôte envoyé par

Zeus. «Eumée se leva pour faire les parts, car il avait l'esprit équitable. Il fit sept parts. Il en consacra une

aux Nymphes et à Hermès, fils de Maia, et il donna une des autres à chaque convive. Et il offrit, à son

hôte, pour l'honorer, tout le dos du porc. Et le subtil Ulysse s'en réjouit et dit à Eumée: - Eumée,

puisses-tu toujours rester cher à Zeus paternel, pour m'avoir honoré, tel que je suis, de la meilleure part!»

Et M. Bergeret, près de cette vieille servante, fille de la terre nourricière, se sentait ramené aux jours

antiques.

- Si monsieur veut se servir?...

Mais il n'avait pas, ainsi que le divin Ulysse et les rois d'Homère, une faim héroïque. Et, en dînant, il
lisait son journal ouvert sur la table. C'était là encore une pratique que la servante n'approuvait pas,

- Riquet, veux-tu du poulet? demanda M. Bergeret. C'est une chose excellente.

< page précédente | 2 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.