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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

- Un jour, vous avez décroché les rideaux blancs de mon lit.

- C'était pour faire les robes des druides, Zoé, dans la scène du gui. Le mot était guimauve. Nous
excellions dans la charade. Et quel bon spectateur faisait notre père! Il n'écoutait pas, mais il souriait. Je

crois que j'aurais très bien joué. Mais les grands m'étouffaient. Ils voulaient toujours parler.

- Ne te fais pas d'illusions, Lucien. Tu étais incapable de tenir ton rôle dans une charade. Tu n'as pas de
présence d'esprit. Je suis la première à te reconnaître de l'intelligence et du talent. Mais tu n'es pas

improvisateur. Et il ne faut pas te tirer de tes livres et de tes papiers.

- Je me rends justice, Zoé, et je sais que je n'ai pas d'éloquence. Mais quand Jules Guinaut et l'oncle
Maurice jouaient avec nous, on ne pouvait pas placer un mot.

- Jules Guinaut avait un vrai talent comique, dit mademoiselle Bergeret, et une verve intarissable.

- Il étudiait alors la médecine, dit M. Bergeret. C'était un joli garçon.

- On le disait.

- Il me semble qu'il t'aimait bien.

- Je ne crois pas.

- Il s'occupait de toi.

- C'est autre chose.

- Et puis tout d'un coup il a disparu.

- Oui.

- Et tu ne sais pas ce qu'il est devenu?

- Non.... Allons-nous-en, Lucien.

- Allons-nous-en, Zoé. Ici, nous sommes la proie des ombres.

Et le frère et la soeur, sans tourner la tête, franchirent le seuil du vieil appartement de leur enfance. Ils
descendirent en silence l'escalier de pierre. Et quand ils se retrouvèrent dans la rue des Grands-Augustins

parmi les fiacres, les camions, les ménagères et les artisans, ils furent étourdis par les bruits et les

mouvements de la vie, comme au sortir d'une longue solitude.

V

M. Panneton de La Barge avait des yeux à fleur de tête et une âme à fleur de peau. Et, comme sa peau
était luisante, on lui voyait une âme grasse. Il faisait paraître en toute sa personne de l'orgueil avec de la

rondeur et une fierté qui semblait ne pas craindre d'être importune. M. Bergeret soupçonna que cet

homme venait lui demander un service.

Ils s'étaient connus en province. Le professeur voyait souvent dans ses promenades, au bord de la lente
rivière, sur un vert coteau, les toits d'ardoise fine du château qu'habitait M. de La Barge avec sa famille.

Il voyait moins souvent M. de La Barge, qui fréquentait la noblesse de la contrée, sans être lui-même

assez noble pour se permettre de recevoir les petites gens. Il ne connaissait M. Bergeret, en province,

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