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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

tel qu'il était quand j'étais un tout petit enfant. Je le revois souple et mince, avec ses cheveux noirs, en
coup de vent. Ces touffes de cheveux, comme fouettées d'un souffle de l'air, accompagnaient bien les

têtes enthousiastes de ces hommes de 1830 et de 48. Je n'ignore pas que c'est un tour de brosse qui

disposait ainsi leur coiffure. Mais tout de même ils semblaient vivre sur les cimes et dans l'orage. Leur

pensée était plus haute que la nôtre, et plus généreuse. Notre père croyait à l'avènement de la justice

sociale et de la paix universelle. Il annonçait le triomphe de la république et l'harmonieuse formation des

États-Unis d'Europe. Sa déception serait cruelle, s'il revenait parmi nous.

Il parlait encore, et mademoiselle Bergeret n'était plus dans le cabinet. Il la rejoignit au salon vide et
sonore. Là, ils se rappelèrent tous deux les fauteuils et le canapé de velours grenat, dont, enfants, ils

faisaient, dans leurs jeux, des murs et des citadelles.

- Oh! la prise de Damiette! s'écria M. Bergeret. T'en souvient-il, Zoé? Notre mère, qui ne laissait rien se
perdre, recueillait les feuilles de papier d'argent qui enveloppaient les tablettes de chocolat. Elle m'en

donna un jour une grande quantité, que je reçus comme un présent magnifique. J'en fis des casques et des

cuirasses en les collant sur les feuilles d'un vieil atlas. Un soir que le cousin Paul était venu dîner à la

maison, je lui donnai une de ces armures qui était celle d'un Sarrasin, et je revêtis l'autre: c'était l'armure

de saint Louis. Toutes deux étaient des armures de plates. A y bien regarder, ni les Sarrasins ni les barons

chrétiens ne s'armaient ainsi au XIII siècle. Mais cette considération ne nous arrêta point, et je pris

Damiette.

»Ce souvenir renouvelle la plus cruelle humiliation de ma vie. Maître de Damiette, je fis prisonnier le
cousin Paul, je le ficelai avec les cordes à sauter des petites filles, et je le poussai d'un tel élan qu'il tomba

sur le nez et se mit à pousser des cris lamentables, malgré son courage. Ma mère accourut au bruit, et

quand elle vit le cousin Paul qui gisait ficelé et pleurant sur le plancher, elle le releva, lui essuya les yeux,

l'embrassa et me dit: «N'as-tu pas honte, Lucien, de battre un plus petit que toi?» Et il est vrai que le

cousin Paul, qui n'est pas devenu bien grand, était alors tout petit. Je n'objectai pas que cela se faisait

dans les guerres. Je n'objectai rien, et je demeurai couvert de confusion. Ma honte était redoublée par la

magnanimité du cousin Paul qui disait en pleurant: «Je ne me suis pas fait de mal.»

»Le beau salon de nos parents! soupira M. Bergeret. Sous cette tenture neuve, je le retrouve peu à peu.
Que son vilain papier vert à ramages était aimable! Comme ses affreux rideaux de reps lie de vin

répandaient une ombre douce et gardaient une chaleur heureuse! Sur la cheminée, du haut de la pendule,

Spartacus, les bras croisés, jetait un regard indigné. Ses chaînes, que je tirais par désoeuvrement, me

restèrent un jour dans la main. Le beau salon! Maman nous y appelait parfois, quand elle recevait de

vieux amis. Nous y venions embrasser mademoiselle Lalouette. Elle avait plus de quatre-vingts ans. Ses

joues étaient couvertes de terre et de mousse. Une barbe moisie pendait à son menton. Une longue dent

jaune passait à travers ses lèvres tachées de noir. Par quelle magie le souvenir de cette horrible petite

vieille a-t-il maintenant un charme qui m'attire? Quel attrait me fait rechercher les vestiges de cette figure

bizarre et lointaine? Mademoiselle Lalouette avait, pour vivre avec ses quatre chats, une pension viagère

de quinze cents francs dont elle dépensait la moitié à faire imprimer des brochures sur Louis XVII. Elle

portait toujours une douzaine de ces brochures dans son cabas. Cette bonne demoiselle avait à coeur de

prouver que le Dauphin s'était évadé du Temple dans un cheval de bois. Tu te rappelles, Zoé, qu'un jour

elle nous a donné à déjeuner dans sa chambre de la rue de Verneuil. Là, sous une crasse antique, il y avait

de mystérieuses richesses, des boîtes d'or et des broderies.

- Oui, dit Zoé; elle nous a montré des dentelles qui avaient appartenu à Marie-Antoinette.

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