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Anatole France - Monsieur Bergeret à Paris

- Peut-être serons-nous obligés de nous loger dans une maison neuve, dit M. Bergeret, qui était sage et
accoutumé à soumettre ses désirs à la raison.

- Je le crains, papa, dit Pauline. Mais sois tranquille, nous te trouverons un petit arbre qui montera à ta
fenêtre; je te promets.

Elle suivait ces recherches avec bonne humeur, sans s'y intéresser beaucoup pour elle-même, comme une
jeune fille que le changement n'effraye point, qui sent confusément que sa destinée n'est pas fixée encore

et qui vit dans une sorte d'attente.

- Les maisons neuves, reprit M. Bergeret, sont mieux aménagées que les vieilles. Mais je ne les aime pas,
peut-être parce que j'y sens mieux, dans un luxe qu'on peut mesurer, la vulgarité d'une vie étroite. Non

pas que je souffre, même pour vous, de la médiocrité de mon état. C'est le banal et le commun qui me

déplaît.... Vous allez me trouver absurde.

- Oh! non, papa.

- Dans la maison neuve, ce qui m'est odieux, c'est l'exactitude des dispositions correspondantes, cette
structure trop apparente des logements qui se voit du dehors. Il y a longtemps que les citadins vivent les

uns sur les autres. Et puisque ta tante ne veut pas entendre parler d'une maisonnette dans la banlieue, je

veux bien m'accommoder d'un troisième ou d'un quatrième étage, et c'est pourquoi je ne renonce qu'à

regret aux vieilles maisons. L'irrégularité de celles-là rend plus supportable l'empilement. En passant

dans une rue nouvelle, je me surprends à considérer que cette superposition de ménages est, dans les

bâtisses récentes, d'une régularité qui la rend ridicule. Ces petites salles à manger, posées l'une sur l'autre

avec le même petit vitrage, et dont les suspensions de cuivre s'allument à la même heure; ces cuisines,

très petites, avec le garde-manger sur la cour et des bonnes très sales, et les salons avec leur piano chacun

l'un sur l'autre, la maison neuve enfin me découvre, par la précision de sa structure, les fonctions

quotidiennes des êtres qu'elle renferme, aussi clairement que si les planchers étaient de verre; et ces gens

qui dînent l'un sous l'autre, jouent du piano l'un sous l'autre, se couchent l'un sous l'autre, avec symétrie,

composent, quand on y pense, un spectacle d'un comique humiliant.

- Les locataires n'y songent guère, dit mademoiselle Zoé, qui était bien décidée à s'établir dans une
maison neuve.

- C'est vrai, dit Pauline pensive, c'est vrai que c'est comique.

- Je trouve bien, çà et là, des appartements qui me plaisent, reprit M. Bergeret. Mais le loyer en est d'un
prix trop élevé. Cette expérience me fait douter de la vérité d'un principe établi par un homme admirable,

Fourier, qui assurait que la diversité des goûts est telle, que les taudis seraient recherchés autant que les

palais, si nous étions en harmonie. Il est vrai que nous ne sommes pas en harmonie. Car alors nous

aurions tous une queue prenante pour nous suspendre aux arbres. Fourier l'a expressément annoncé. Un

homme d'une bonté égale, le doux prince Kropotkine, nous a assuré plus récemment que nous aurions un

jour pour rien les hôtels des grandes avenues, que leurs propriétaires abandonneront quand ils ne

trouveront plus de serviteurs pour les entretenir. Ils se feront alors une joie, dit ce bienveillant prince, de

les donner aux bonnes femmes du peuple qui ne craindront pas d'avoir une cuisine en sous-sol. En

attendant, la question du logement est ardue et difficile. Zoé, fais-moi le plaisir d'aller voir cet

appartement du quai Conti, dont je t'ai parlé. Il est assez délabré, ayant servi trente ans de dépôt à un

fabricant de produits chimiques. Le propriétaire n'y veut pas faire de réparations, pensant le louer comme

magasin. Les fenêtres sont à tabatière. Mais on voit de ces fenêtres un mur de lierre, un puits moussu, et

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