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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

velours rose, brodé de perles, répandait un éclat sans pareil.

Sitôt après la cérémonie, les juifs qui avaient loué à la famille et au greluchon de la mariée ces belles
nippes et ces riches joyaux, les reprirent et les emportèrent en poste à Paris.

- -IV - -

Pendant un mois, M. de Montragoux fut le plus heureux des hommes. Il adorait sa femme, et la regardait
comme un ange de pureté. Elle était tout autre chose ; mais de plus habiles que le pauvre Barbe-Bleue,

s'y seraient trompés comme lui, tant cette, personne avait de ruse et d'astuce, et se laissait docilement

gouverner par madame sa mère, la plus adroite coquine de tout le royaume de France. Cette dame

s'établit aux Guillettes avec Anne, sa fille aînée, ses deux fils, Pierre, et Cosme, et le chevalier de la

Merlus, qui ne quittait pas plus madame de Montragoux que s'il eût été son ombre. Cela fâchait un peu ce

bon mari, qui aurait voulu garder constamment sa femme pour lui seul, mais qui ne s'offensait pas de

l'amitié qu'elle éprouvait pour ce jeune gentilhomme, parce qu'elle lui avait dit que c'était son frère de

lait.

Charles Perrault dit qu'un mois après avoir contracté cette union, la Barbe-Bleue fut obligé de faire un
voyage de six semaines pour une affaire de conséquence ; mais il semble ignorer les motifs de ce voyage,

et l'on a soupçonné que c'était une feinte à laquelle recourut, selon l'usage, le mari jaloux pour surprendre

sa femme. La vérité est tout autre: M. de Montragoux se rendit dans le Perche pour recueillir l'héritage de

son cousin d'Outarde, tué glorieusement d'un boulet de canon à la bataille des Dunes, tandis qu'il jouait

aux dés sur un tambour.

Avant de partir, M. de Montragoux pria sa femme de prendre toutes les distractions possibles pendant
son absence.

<- Faites venir vos bonnes amies, madame, lui dit-il, et les menez promener ; divertissez-vous et faites
bonne chère.

Il lui remit les clefs de la maison, marquant ainsi qu'à son défaut, elle devenait unique et souveraine
maîtresse en toute la seigneurie des Guillettes.

<- Voilà, lui dit-il, les clefs des deux grands garde-meubles ; voilà celle de la vaisselle d'or et d'argent, qui
ne sert pas tous les jours ; voilà celle de mes coffres-forts, où est mon or et mon argent ; celles des

cassettes où sont mes pierreries, et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour cette petite clef-

ci, c'est la clef du cabinet, au bout de la grande galerie de l'appartement bas ; ouvrez tout, allez partout.

Charles Perrault prétend que M. de Montragoux ajouta:

<- Mais pour ce petit cabinet, je vous défends d'y entrer, et je vous le défends de telle sorte que, s'il vous
arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère.

L'historien de la Barbe-Bleue, en rapportant ces paroles, a le tort d'adopter sans contrôle la version
produite, après l'événement, par les dames de Lespoisse. M. de Montragoux s'exprima tout autrement.

Lorsqu'il remit à son épouse la clef de ce petit cabinet, qui n'était autre que le cabinet des princesses

infortunées dont nous avons eu lieu déjà plusieurs fois de parler, il témoigna à sa chère Jeanne le désir

qu'elle n'entrât pas dans un endroit des appartements qu'il regardait comme funeste à son bonheur

domestique. C'est par là, en effet, que sa première femme, et de toutes la meilleure, avait passé pour

s'enfuir avec son ours ; c'était là que Blanche de Gibeaumex l'avait abondamment trompé avec divers

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