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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

jeune, bonne à marier, cachait sous les apparences de l'ingénuité une précoce expérience du monde. La
dame de Lespoisse avait aussi deux garçons de vingt et vingt-deux ans, fort beaux et bien faits, dont l'un

était dragon et l'autre mousquetaire. Je dirai, pour avoir vu son brevet, que celui-ci était mousquetaire

noir. Il n'y paraissait pas quand il allait à pied, car les mousquetaires noirs se distinguaient des

mousquetaires gris, non par la couleur de leur habit, mais par la robe de leur cheval. Ils portaient, les uns

comme les autres, la soubreveste de drap bleu galonné d'or. Quant aux dragons, ils se reconnaissaient à

une espèce de bonnet de fourrure dont la queue leur tombait galamment sur l'oreille. Les dragons avaient

la réputation de mauvais garnements, témoin la chanson:

Ce sont les dragons qui viennent: Maman, sauvons-nous !

Mais on aurait cherché vainement dans les deux régiments des dragons de Sa Majesté un aussi grand
paillard, un aussi grand écornifleur et un aussi bas coquin que Cosme de Lespoisse. Son frère était,

auprès de lui, un honnête garçon. Ivrogne et joueur, Pierre de Lespoisse plaisait aux dames et gagnait aux

cartes ; c'étaient là les seuls moyens de vivre qu'on lui connût.

La dame de Lespoisse, leur mère, ne menait grand train, à la Motte-Giron, que pour faire des dupes. En
réalité, elle n'avait rien et devait jusqu'à ses fausses dents. Ses nippes, son mobilier, son carrosse, ses

chevaux et ses gens lui avaient été prêtés par des usuriers de Paris, qui menaçaient de les lui retirer si elle

ne mariait pas bientôt une de ses filles à quelque riche seigneur, et l'honnête Sidonie s'attendait à tout

moment à se voir nue dans sa maison vide. Pressée de trouver un gendre, elle avait tout de suite jeté ses

vues sur M. de Montragoux qu'elle devinait simple, facile à tromper, très doux et prompt à l'amour sous

une apparence rude et farouche. Ses filles entraient dans ses desseins et, à chaque rencontre, criblaient la

pauvre Barbe-Bleue d'oeillades qui le perçaient jusqu'au fond du coeur. Il céda très vite aux charmes

puissants des deux demoiselles de Lespoisse. Oubliant ses serments, il ne songea plus qu'à épouser l'une

ou l'autre, les trouvant toutes deux également belles. Après quelques retardements, causés moins par son

hésitation que par sa timidité, il se rendit en grand équipage à la Motte-Giron et fit sa demande à la dame

de Lespoisse, lui laissant le choix de celle de ses filles qu'elle voudrait lui donner. Madame Sidonie lui

répondit obligeamment qu'elle le tenait en haute estime et qu'elle l'autorisait à faire sa cour à celle des

demoiselles de Lespoisse qu'il aurait distinguée.

- Sachez plaire, Monsieur, lui dit-elle ; j'applaudirai la première à vos succès.

Pour faire connaissance, la Barbe-Bleue invita Anne et Jeanne de Lespoisse avec leur mère, leurs frères
et une multitude de dames et de gentilshommes, à passer quinze jours au château des Guillettes. Ce ne

furent que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, collations et

divertissements de toute espèce.

Un jeune seigneur que les dames de Lespoisse avaient amené, le chevalier de la Merlus, organisait les
battues. La Barbe-Bleue avait les plus belles meutes et les plus beaux équipages de la contrée. Les dames

rivalisaient d'ardeur avec les gentilshommes à poursuivre le cerf. On ne forçait pas toujours la bête, mais

les chasseurs et les chasseresses s'égaraient par couples, se retrouvaient et s'égaraient encore dans les

bois. Le chevalier de la Merlus se perdait de préférence avec Jeanne de Lespoisse, et chacun rentrait la

nuit au château, ému de ses aventures et content de sa journée. Après quelques jours d'observation le bon

seigneur de Montragoux préféra décidément à l'aînée des soeurs Jeanne la cadette qui était plus fraîche,

ce qui ne veut pas dire qu'elle était plus neuve. Il laissait paraître sa préférence, qu'il n'avait pas à cacher,

car elle était honnête ; et d'ailleurs il était sans détours. Il faisait sa cour à cette jeune demoiselle le mieux

qu'il pouvait, lui parlant peu, faute d'habitude, mais il la regardait en roulant des yeux terribles et en tirant

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